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Vendredi 15 avril 2005 5 15 /04 /Avr /2005 00:00

Le secret de TIJON (suite)

 

Le soleil était maintenant haut dans le ciel. Nous devions progresser jusqu'à la nuit. La traversée de la montagne serait rude. Surtout qu'il ne nous fallait pas nous séparer de nos montures. La montée serait difficile. Effectivement cela s'annonçait très mal. Les premiers kilomètres se passèrent relativement bien. Puis le terrain devint tellement accidenté que nous devions marcher en tenant les chevaux par la bride. Ils renâclaient et dérapaient souvent. Puis il nous fallut prendre une décision. Abandonner les chevaux. Il ne nous restait plus qu'à jeter les selles. Nous avions récupéré le maximum de choses. Tout ce que nous pourrions porter. Les chevaux cherchèrent à nous suivre un moment, puis s'éloignèrent de nous, incapables de nous accompagner.

Le chemin était long et pénible ; nous ne progressions pas beaucoup. A la tombée de la nuit, nous étions fourbus. Nous ne trouvâmes aucun lieu pour nous protéger des agressions du froid. La nuit serait longue. Nous mangeâmes un maigre repas. Maïfa n'avait plus la force de chasser. Quant à Abrial, il avoua être nul au maniement des armes, quelles qu'elles fussent. Son métier était forgeron. Il vivotait depuis deux mois, faisant de rapides incursions dans le village d'où nous venions puis retournant se terrer au flanc de la montagne. Cela fit sourire Maïfa. Ainsi, son géant blond n'était même pas un guerrier. Quelle recrue j'avais gagnée là, me dit-elle. Nous nous serrâmes les uns contre les autres, Molosse inclus. La peau du renard ne nous protégeant qu'à peine les pieds. Nous dormîmes très mal, même si je surpris de fugitives caresses entre mes deux compagnons.

Au matin, Maïfa partit en compagnie d'Abrial pour lui apprendre à chasser. Elle avait récupéré, la veille, son arc et ses flèches,'tombés pendant le bref combat qui les avait opposés. J'aurai voulu les suivre, mais ils me le déconseillèrent. Molosse resta de nouveau avec moi. Ils revinrent un peu plus tard, la main dans la main, souriants et portant fièrement un cerf.

J'avais fait un feu à tout hasard. Ce fut un des plus succulents repas que j'avais fait depuis bien longtemps. La viande était juteuse. Elle fondait dans mon palais. Elle était réconfortante, comme mes deux compagnons qui avaient l'air de s'entendre à merveille. L'agneau et la louve. Car malgré sa force herculéenne, il était d'un naturel doux. Seules, les circonstances l'avaient forcé à attaquer au lieu de fuir. Car il était comme moi, avide de présence humaine. Même si cela devait lui apporter plus de désagrément que de joie. Les deux derniers mois avaient été un calvaire pour lui. Nous partîmes.

Au cours de notre pénible cheminement, il nous raconta que le fameux jour de la rébellion, il était parti dans la montagne pour creuser afin de trouver des matériaux pour sa fonderie. Quand il était revenu, il n'y avait plus personne au village. Un grand brasier était allumé et des cadavres se consumaient. Mais plus de Garles, plus d'humains, plus d'animaux. Son absence n'avait duré que deux jours.

Nous en conclûmes qu'il en avait été partout pareil. Ainsi les Garles s'étaient organisés. La première attaque ayant échoué (j'avais envoyé mes amazones pour massacrer les belligérants) ils avaient dû se donner le mot pour assaillir mon peuple, tous ensembles et le même jour, à travers tout le Royaume. Belle occasion pour moi d'apprendre que l'union fait la force.

Pourtant, ils étaient moins nombreux que nous. Ils avaient dû employer les mêmes moyens qu'au palais : le poison. Pas de résistance ou très peu. Cela leur ressemblait bien. Sales insectes répugnants. Ainsi, dans le royaume combien étions-nous de survivants ?
Quelques errants se cachant, une poignée ! Je suffoquais. L'air ne passait plus dans ma gorge serrée. Je dû m'y reprendre à plusieurs fois avant de retrouver un souffle régulier.

Nous avançâmes jusqu'au soir. Une caverne bien abritée fut la bienvenue. Mes muscles étaient devenus endurcis par la marche et l'effort continuel que nous fournissions dans la journée. Je n'avais plus rien de la reine avachie dans ses coussins. Il me semblait que je n'avais jamais vécu auparavant. La moindre joie me transportait, le moindre chagrin me désespérait. C'était des sentiments si nouveaux pour moi. Je n'avais vécu que pour l'accomplissement de mes moindres désirs. Tout le monde était à mes ordres et j'étais égoïste alors.

J'avais découvert la joie pure du plaisir échangé. Jusqu'alors mes amants étaient forcés de me procurer le bien-être mais moi je n'avais rien donné de moi à personne. Jamais ! Même mon peuple attendait un prince ou une princesse ; mais j'étais trop fière pour prêter mon corps à la destinée du royaume. Je n'avais que 28 ans et j'estimais que j'avais encore largement le temps de penser à tout cela. Quelle folie !

Un enfant ! Je me surpris à mettre mes deux mains sur mon ventre infécond. Un enfant ! Oui. Voilà un but dans ce monde insensé. I1 fallait à tout prix sauver l'espèce humaine. Je regardais Abrial. Non, pas lui. Il était désormais lié à Maïfa. Malgré l'urgence de la situation, je ne pouvais pas. Non, je ne pourrai pas.

Qu'importé, la route serait longue. Nous aviserions plus tard. De toute façon, un enfant, tant que nous n'aurions pas trouvé de havre, serait un fardeau. C'est si fragile, un bébé. Je repensais, avec nostalgie, à mes servantes accouchant. Comme je les avais méprisées, alors. J'avais ri de leur tendresse. J'avais explosé à chaque fois que l'une d'entre elles me demandait de tenir leur enfant pour la cérémonie sacrée de la reconnaissance. Cette occasion de donner, devant témoin, un prénom et ainsi une identité, au fragile être qui venait de naître. Je gardais mes réflexions pour moi.

Le sommeil me gagna enfin. Sans rêve, sans fond, sans joie, mais aussi sans douleur. Me rafraîchissant mes pensées. Ne plus rien avoir dans la tête que du vide. Quel soulagement ! Bien passager d'ailleurs. Car, au réveil, tous mes soucis affluèrent en même temps. Allons. Chaque chose en son temps. Je ne comprenais pas mon obstination à vouloir absolument aller à Moon. J'étais comme attirée par un aimant vers ce lieu. Pourtant sans chevaux et nous rapprochant des neiges éternelles, ce voyage me semblait très périlleux. Je ne devais, à aucun instant, oublier que nous portions avec nous l'espoir de l'espèce humaine.
 
LE DESESPOIR


Au bout du dixième jour, nous étions transis et fourbus. L'amour que se portait mes compagnons n'était pas feint. Ils étaient heureux, malgré les épreuves du froid et de la marche. Ils n'avaient pas encore pu faire l'amour ensemble, car ma promiscuité les gênait. Abrial, par pudeur ; Maïfa en souvenir de nos nuits et surtout par peur de pas être à la hauteur du désir du géant blond.

Je devenais de plus en plus sombre. Molosse, souvent, venait me donner un coup de langue, comme pour m'encourager. Son pas était toujours aussi sur. Il avançait sans rechigner, jamais. Sans se tromper non plus. Il avait appris, avec Maïfa, à chasser par lui-même et non plus à voler les restes des autres pour se nourrir, comme il faisait auparavant. Souvent, le matin, nous trouvions un lapin au pelage blanc ou une marmotte, qu'il avait dû dénicher au fond de leur terrier.

La neige était là. Nous devions avancer en faisant attention aux fondrières. Les nuits étaient pénibles. Nous avions trouvé le moyen de nous protéger du froid pour dormir : nous creusions, avec nos mains, un profond trou dans la neige et nous nous y enfouissions. Notre chaleur animale nous réchauffait les uns les autres.

Un matin, nous commençâmes à marcher, comme d'habitude, le brouillard tomba, nous enveloppant complètement. Nous avancions en nous tenant par la main. J'étais en tête, tenant la queue de Molosse, toujours sûr de lui. Au bout d'environ quatre heures, le soleil perça. Alors, nous vîmes la pente décliner. Nous avions passé le sommet ! Nous sautions de joie ! Le calvaire était à moitié terminé. Six jours longs et pénibles encore. Et puis le sol enfin plat. Mais nous étions à pied et cette région nous était totalement inconnue.

En effet, je n'avais jamais les pieds dans cette partie du monde. Les envoyés royaux percevaient eux-mêmes mes fermages sur ces terres froides. Je préférais le sud. C'était beaucoup plus chaud. Comme je le regrettais à présent ! Où étaient les villages ? Y avait-il encore du monde ? Peut-être les habitants avaient-ils été épargnés ! L'espoir renaissait en nos cœurs.

Nous arrivâmes un soir dans un hameau. Déesse ! Pas âme qui vive. Non. Ce n'était pas possible. On aurait dit qu'une terrible épidémie avait ravagé mon royaume.

Mais où étaient ces satanés Garles, que nous leur fassions rendre gorge ! Assez. C'en était trop. Plus que je ne pouvais supporter.

Je m'arrêtais là et ne voulu plus bouger. Je restais prostrée. Mes compagnons faisaient leur possible pour me faire avancer. Plus ils insistaient et moins je les entendais. Même Molosse ne pouvait rien pour moi. Moi, la Reine - la Reine - Ah ! Ah ! La Reine - De quoi ? De qui ? D'un chien ? D'un couple amoureux ?

Je restais ainsi trois jours. Trois jours que Maïfa et Abrial occupèrent à se connaître mieux, à se découvrir. Les maisons étaient accueillantes, ils pouvaient faire du feu, se laver. Ils s'occupaient de moi, sans que je réagisse, me forçant à me restaurer. Sans eux, je crois que je serai morte d'inanition.

Et puis, un matin, Maïfa me dit, excédée par mon attitude :

- Reine Calmina, jusqu'ici, j'ai toujours admiré ton entrain, ta façon de commander qui nous fouettaient toutes quand tu parlais. Mais je ne vois plus maintenant qu'une larve de Reine. Tu ne mérites plus ton titre. A la moindre épreuve, tu t'écroules ; Ton esprit combatif n'était qu'un leurre. Tu n'es qu'une femmelette. Une femelle juste bonne à jouir avec les Garles ! Crois-tu que tu sois la seule à souffrir de la situation ? Accepte- la et lutte avec nous. Nous partons ce matin. Avec ou sans toi. Nous continuons notre route vers le nord, puisque tu crois que là est notre destin. Tu peux voir que je suis malgré tout tes conseils aberrants.

Tout en parlant, elle me secouait. Mais c'était surtout son discours qui me remuait. Il fallait que je réagisse.

Ainsi, c'était ce que pensaient de moi mes compagnons ! J'allais leur montrer. Ils voulaient partir. Eh bien, soit. Nous ferions route ensemble. Il ne fallait pas se séparer. Non. Pas quand l'avenir de la race humaine était entre nos mains. Je n'avais plus le droit à la faiblesse. A partir de cet instant, je puiserais ma force dans leur courage.

Alors, je retrouvais ma superbe. Les toisant, je leur dis :

- Je vais me préparer. Tenez-vous prêt à partir. Abrial, va chercher des provisions. Nous ne savons pas ce que nous allons trouver plus loin. Maïfa, cherche dans les maisons une carte de la région. Nous devons étudier attentivement le terrain, repérer les villages, les cavernes, les bois. Et pas de discussion. Dépêchez-vous.

Ils se regardèrent, complices, un sourire amusé au coin des lèvres. Me voir me redresser et retrouver ma fierté les ragaillardissaient. Un second souffle nous traversa. J'étais leur guide, je ne devais jamais l'oublier. Eux ne l'avaient pas fait. Je réfléchis au discours de Maïfa et compris que ce qu'elle m'avait dit n'était pas pensé. C'était simplement pour me faire réagir. Et elle y avait réussi. Comme elle me connaissait bien ! Allons, notre amazone apprenait l'art de manier les cerveaux. C'était nouveau. Elle qui était plutôt une adepte du combat direct, commençait à manier sa langue de façon experte. Les deux larrons eurent tôt fait de m'apporter ce que je désirais. J'avais eu le temps de me laver et de changer de vêtements.

Nous examinâmes notre plan de route. Pour atteindre la mer, il nous faudrait encore quatre jours de marche. Deux villages croisaient notre chemin. Deux nuits seraient difficiles. Mais la plaine, que nous devions traverser, s'avérait un endroit découvert et caillouteux. J'espérais ne pas rencontrer de patrouille de Garles. Un détail nous intrigua. Un tertre au milieu de la plaine se dressait. Que cela pouvait-il bien être ? Un cercle l'entourait et il était peint en rouge, comme si les habitants s'en méfiaient. Nous devions passer à côté. Nous verrions bien par nous-mêmes. Abrial était d'avis de le contourner. Je lui répliquais qu'il n'était pas question d'allonger notre itinéraire et que nous irions droit dessus, quoi qu'il en pense. En plus, ma curiosité était piquée. Qu'allions-nous découvrir encore ? Jamais mes gardes ne m'avaient parlé de ce mystère. Sûrement par superstition !
 
LA PYRAMIDE


Le premier village fut atteint au coucher du soleil. Ces trois jours d'inaction et de repos forcé nous avaient fait du bien à tous. Mes tourtereaux avaient dû en profiter pour explorer leurs corps.

Nous entrions sans crainte maintenant dans les maisons. Heureusement, les villageois avaient des réserves de viande et de fruits sèches.

Quand nous repartîmes le lendemain, nous savions que nous devions coucher à la belle étoile le soir même. Mais qu'importé, notre moral était bon.

La végétation devenait plus chétive au fur et à mesure de notre avance. Au loin, nous voyions l'horizon. Puis soudain, un tumulus sembla se détacher du morne paysage. Plus nous avancions, plus il grandissait.

Je fis un rapide calcul. Nous y arriverions pour la nuit. Quand nous fûmes assez prêts pour le distinguer, sa masse nous coupa le souffle. C'était une sorte de pyramide. Sa pointe devait culminer à deux cents mètres de hauteur. Elle n'était pas en torchis ou en pierre, comme les constructions que nous avions l'habitude de voir, mais en métal (comme mon lasernium et les engins volants). Nous en fîmes le tour, méfiants. Nos yeux n'étaient pas assez grands pour voir toute sa masse. De l'autre côté, une porte. Là était l'inconnu.

- N'y allons pas. Rugit Abrial.

- Qu'avons-nous à craindre ? Allons ! Comporte-toi en homme ! Lui répliqua Maïfa.

Fustigé par sa remarque, Abrial tendit la main vers la porte. Il en tourna la poignée, qui résista.

- C'est fermé, ma douce. Dit-il, soulagé.

- Pousse-toi. Lui répliqua sa compagne, en le bousculant brutalement, énervée par sa couardise.

Elle donna un grand coup d'épaule dans la porte qui ne céda que de quelques centimètres seulement. La témérité de Maïfa remplissait Abrial d'admiration. Il la repoussa doucement, et pendant qu'elle se massait le bras, grimaçant de douleur, il enfonça la porte d'un seul coup. Elle s'ouvrit en grinçant et le son se répercuta à l'intérieur, sinistrement. Il y faisait noir et même le soleil déclinant ne parvenait pas à l'éclairer suffisamment pour que nous puissions distinguer quoi que ce soit.

Une odeur de vieille poussière monta à nos narines, nous faisant éternuer.

Molosse était resté prudemment en arrière, mais il ne semblait pas inquiet outre mesure. Je jugeais alors que nous pouvions entrer quand le soleil serait levé.

- Compagnons. Attendons demain pour l'explorer. Nous y verrons plus clair. Préparons notre bivouac un peu plus loin.

- Tes paroles sont sages, Calmina, dit Abrial avec du soulagement dans la voix, ce qui fit rire Maïfa.

- Mon grand inquiet ! Et elle posa un baiser sur ses lèvres. Comme je les enviais...

Le repas fut vite avalé. La proximité de la pyramide jetait la confusion dans nos esprits.

Abrial admirait l'œuvre de métal. Son métier de forgeron prenait le pas sur ses craintes. Lui qui n'avait jamais travaillé que des petits objets, essayait d'imaginer la forge qui était à l'origine de ce gigantesque travail. Il avait remarqué, d'un oeil professionnel, que la pyramide ne faisait qu'un ensemble, sauf en ce qui concernait la porte. Pas de raccords, tout était lisse. Il eut du mal à s'endormir, tant l'excitait cette découverte qui mettait à rude épreuve toutes ses connaissances.

Au petit jour, nous commençâmes l'exploration. Jamais de toute mon existence, je n'avais contemplé quelque chose de plus formidable. Mon palais me paraissait bien terne à côté de ce monument. Je me demandais qui avait bien pu l'ériger et surtout quel était le souverain qui méritait pareille habitation. Pour moi, cela ne faisait aucun doute : c'était une habitation de roi ou de prince.

Nous fabriquâmes des torches et entrâmes. Alors que nous pénétrions à l'intérieur, un déclic se fit entendre et la lumière jaillit de partout à la fois. Nous sortîmes en hurlant, laissant tomber nos torches allumées sur le sol. Un bruit nous fit tourner la tête ; du gaz blanc sortait des murs, étouffant les flammes.

Dès que nos pieds furent à l'extérieur, les lumières s'éteignirent.

Abrial était tombé à genoux, les mains sur ses yeux. Maïfa hoquetait et moi je devais être pale comme la mort. Quel était ce prodige ?

- Personne n'est blessé ? Demandais-je dès que j'eus repris enfin mon souffle.

Molosse remuait la queue. Il avança vers la porte et entra. La lumière fut de nouveau allumée. Nous vivions un moment angoissant et, paradoxalement, je me sentais comme étrangère et assistais à cet instant en spectateur.

- Molosse, reviens ici tout de suite ! Je courus derrière lui, la curiosité me dévorant. Mais le spectacle que je vis me figea et me réveilla enfin, ma faisant reprendre contact avec la réalité : Les murs étaient lisses et brillants, d'un ton pastel tirant sur ce qui avait dû être du saumon il y a des lustres. Un gigantesque escalier menait tout en haut, suivant les murs. Une pièce fermée se trouvait au centre et je suis sûre que j'en pouvais faire le tour sans toucher aucune paroi externe. Cette salle était ronde et n'était appuyée sur aucun des murs porteurs.

J'en poussais la porte avec précaution, ébahie. Dans cet endroit, des milliers de lumières clignotaient sur une table orbiculaire qui faisait le tour de la pièce. Un léger vrombissement était perceptible. Mes doigts effleurèrent un meuble de métal qui trônait au milieu de la salle. Une petite fenêtre s'éclaira dans le mur d'en face juste au-dessus de la table enclavée dans les murs et je pus voir un paysage étrange. C'était comme si j'étais à la fois dans le ciel et dans les nuages. Ce qui provoqua un vertige en moi.

Puis une voix métallique s'éleva de partout à la fois.

- Bienvenu dans le centre météorologique de la base IV. Veuillez vous identifier en insérant votre badge dans la console de surveillance.

Cette voix impersonnelle me plongea dans une grande terreur, me laissant quelques minutes paralysée.

- Sors de là et viens m'affronter ! Montre-toi, lâche que tu es !

- Identification, s'il vous plaît.

- Identification, s'il vous plaît.

- Identification, s'il vous plaît. S'entêtait-elle.

Je ne comprenais rien à ce charabia. L'étranger répétait cette phrase sans cesse. Je reculais, cherchant l'ennemi. Personne. Mes compagnons m'avaient suivi. Maïfa était en garde, son coutelas à la main, à demi accroupi, le regard sauvage.

- Sortons d'ici à toute vitesse ! Cria-t-elle. Ce que nous fîmes sans délai.

Dès que nous fûmes partis de cette pièce, la fenêtre s'éteignit et la voix se tut.

- Sorcellerie ! S'exclama Abrial. Il tremblait de tous ses membres. Nous ne demandâmes pas notre reste et partîmes en courant, n'osant regarder derrière nous, de peur de voir surgir un géant ou je ne sais quelle créature sortie tout droit des contes de bonnes femmes dont ma nourrice me nourrissait tous les soirs.

Nous prîmes nos maigres affaires et nous nous enfuîmes. Au bout d'un kilomètre, nous nous arrêtâmes. Silencieux, nous nous regardions. Que se passait-il ? Jamais nous n'avions entendu parlé de ceci. Jamais je n'aurais pu penser qu'il existait de par le monde des choses aussi terribles. Mon royaume me semblait étranger tout à coup. Nous continuâmes notre route assaillis par d'étranges pensées. Qu'allait nous réserver encore ce monde inconnu et secret que nous découvrions au fur et à mesure de notre quête ?

Le campement du troisième soir fut vite monté. La nuit fut peuplée de cauchemars pour tous les trois.

Au matin du quatrième jour, notre appréhension grandissait. La mer était proche. Le dernier village serait un village de pêcheurs. Après, il nous faudrait trouver un moyen de traverser la mer. Et puis l'île. Qu'y trouverions-nous ? D'autres pyramides ? Rien qu'à cette pensée, j'en avais des frissons dans le dos. Je m'étais bien promis de ne plus jamais approcher, de près ou de loin, ce genre de construction ! Valait-il mieux faire demi-tour ? Que nous réservait cette destination ? . Déesse ! Aides- moi.

Mais je ne devais pas abandonner tout espoir. Mon ventre et celui de Maïfa étaient notre avenir. Je ne devais pas l'oublier. Trouver un endroit pour reconstruire et refaire l'humanité. Nous avions un homme avec nous. Le premier pas était franchi.

Le soir venu, nous aperçûmes le dernier village qui longeait la mer. Mais, comme partout, pas une ombre. Comme toujours ! Je m'isolais alors sur la plage après avoir pris mon dîner avec mes amis, repas composé de poisson salé et séché trouvé dans les maisons désespérément vides.

La mer, c'était donc cela. L'immensité, le sel sur ma bouche. Le vent dans mes cheveux. L'impression d'infiniment petit et d'infiniment grand en même temps. La tenure, l'extrême fluidité, la fixité et la redondance. La fin du monde et son commencement. La vie et la mort. Le début et la fin. Le flux et le reflux. Le pourquoi et le comment. Le "qui suis-je " et la réponse, mais sans réponse vraiment satisfaisante. Le "je t'aime pour la vie " et le "c'est finit pour toujours ", sans espoir de lendemain. Mais que savais-je de l'amour, sinon des fables de grands-mères et la vue de mes deux compagnons.

Ils vinrent me rejoindre pour voir finalement la grande bleue, la mère des mères, la Déesse parmi les Déesses.

Eux non plus n'avaient jamais vu cette étendue liquide et mouvante. Mais apparemment, ils avaient d'autres préoccupations. Ils n'étaient préoccupés que par eux par cette nuit sublime sans nuages. Ils puisaient leur force et leur courage l'un dans l'autre. Et ils avaient trouvé un nid douillet pour passer la nuit, corps contre corps. L'incertitude de nos lendemains les unissait plus que n'importe quoi et les flots les laissaient plus sereins que moi. Ils repartirent vers leur couche nuptiale et je me pris à imaginer leurs corps mêlés, la force et la douceur de leurs étreintes. Un immense vague à l'âme me submergeât.

La lune était pleine et éclairait la plage d'une lumière surnaturelle. Assise, je jouai avec le sable, tout à mes pensées ambiguës. Je me levai et me déchaussais. L'onde refluante m'attirant, je marchais dans la mer. L'écume me léchant les mollets et la fraîcheur de l'onde électrisant mon corps me procuraient un plaisir incontesté. Le fracas du ressac sur les rochers m'apaisait et m'énervait en même temps. C'était irréel. Cette sensation d'immensité et de petitesse m'était totalement inconnue. La nuit claire ainsi que les milliers d'étoiles jouaient avec mon imagination surexcitée.

Tout à mes pensées et à mon plaisir, je ne vis pas tout de suite l'embarcation qui s'approchait au loin. Son falot éclairait d'une lueur faible la mer, semblant défier le chatoiement argenté de la lune, rivalisant d'une fragile limpidité avec ses reflets.

Je m'immobilisais, croyant rêver. Mon esprit enfiévré me jouait-il encore une fois des tours ?

Je me cachais derrière un rocher et attendis. La petite barque se dirigeait droit sur la plage. Pas de doute. Il fallait que je prévienne mes compagnons, mais je n'en avais pas le temps, l'embarcation arrivant à toute l'allure que lui permettait le vent.

Je me recroquevillais le plus possible derrière un rocher affleurant sur la plage, devenant rocher moi-même. L'embarcation aborda à deux pas de moi. Je suspendis mon souffle.

Un homme en descendit, portant un grand filet rempli de poissons brillants et tressautant à la lueur de la lune. Il tira la barque sur la plage, pris son falot et ses poissons et se dirigea vers le village, en vieil habitué des lieux.

A ce moment là, Molosse surgit en aboyant, prêt à se jeter sur l'inconnu. Il me fallait intervenir.

- Molosse ! Garde-le !

L'inconnu se figea et se tourna lentement dans ma direction. J'approchais.

- Ne bouge plus. Sinon mon chien se chargera de ta gorge ! Lui criais-je par-dessus le fracas des vagues.
 
LE MARIN


Molosse tournait autour de lui, maintenant tout à fait apaisé. Apparemment, le chien l'avait jugé. Je me fiais donc à son jugement et je m'approchais lentement.

- Lève ta lampe que je puisse voir ton visage !

Lentement il éleva le bras et j'éprouvais un choc. Comme il était beau ! Ses longs cheveux blonds lui balayaient le visage. Ses yeux étaient d'un bleu profond. J'aurai pu m'y noyer. Ses lèvres étaient fines et sensuelles en même temps. Sa peau était tannée et bronzée. Une barbe naissante lui mangeait la moitié du visage. J'étais subjuguée.

Jusqu'ici, il n'avait rien dit. Il se contentait de me regarder comme si j'étais une sirène sortie de l'eau, abasourdi par une rencontre fabuleuse et inespérée.

Puis sa voix s'éleva, profonde et mélodieuse, me remuant jusqu'au tréfonds de moi-même :

- Vais-je rester toute la nuit comme ça ? D'où sors-tu, apparition magique ? Les Dieux ont-ils enfin entendu mes prières ? Un compagnon, où devrais-je dire, une compagne, à en juger par tes formes généreuses vont-ils enfin combler ma désespérance et ma solitude ?

Je me mis à rougir, sans savoir pourquoi. Le feu de mes joues s'étendit bientôt à tout mon corps. Une avalanche de sensations m'envahit. Puis me vînt la raison. Comment sortir de cette situation sans perdre la face ! Etait-ce un ami ou un ennemi. Pourquoi mon cœur battait-il la chamade ? J'avais un rang à tenir. Ma naissance royale ne m'autorisait pas tenir compte de mes pulsations furieuses. Mais il entretenait une fascination morbide sur moi. Mes yeux ne pouvaient s'en détacher, ni mon cœur ne pouvait s'empêcher de battre la chamade à tout rompre. Il me contemplait, comme si j'avais été la seule femme qu'il n'eut jamais admirée de sa vie.

Ce furent mes compagnons qui mirent fin à notre contemplation mutuelle.

- Calmina, tu es là. Cela fait trois heures que tu es partie ! Nous nous inquiétions !

Puis Maïfa aperçu l'étranger et son ton changea immédiatement, devenant plus dur et plus cassant.

- Reste où tu es. Si jamais tu as touché à un seul cheveux de la Reine, je te brises les reins !

La Reine, quelle reine ? Il leva le falot plus haut et me dévisageant, me reconnut enfin

- Mais oui ! Calmina. Majesté, pardonnez mon audace. J'ai osé lever les yeux sur vous !

Il tomba à genoux devant moi, plein d'une humilité soudaine. Je mis alors ma main dans ses cheveux, timidement. Leur contact me fis frissonner. Comme ils étaient doux et soyeux ! Allons, je devais me reprendre :

- Relève-toi. Il n'y a plus de Reine, ne me donne pas plus d'importance que je n'en ai.

- Pour moi quelles que soient les circonstances, tu seras toujours ma Reine.

La façon dont il prononça ses quelques mots me remuèrent jusqu'au tréfonds de moi-même.

Je t'en supplie, nous sommes en fuite et cherchons un moyen de lutter pour la survie de l'humanité. Si l'envie te vient de nous suivre, ne me vouvoie plus jamais. Il n'y a plus de royaume, plus de peuple. Il n'y a que des hommes et des femmes perdus dans l'immensité du destin et qui cherchent seulement à survivre.

J'avais parlé d'une voix rauque. Les sons avaient du mal à sortir de ma gorge. Ma main était toujours dans sa chevelure. A la pensée de la survie de l'espèce, une vague de chaleur me parcourue et mon émoi devînt plus intense. Mais je me gardai bien de retirer ma main de ses cheveux.

Alors, il leva la tête, la retira de sa chevelure et la posa délicatement sur sa bouche, la baisant doucement. Il me regardait droit dans les yeux. Je m'agenouillais près de lui.

- Je fais serment d'allégeance à cette femme splendide, qu'elle soit Reine ou Bergère, peut m'importe.

- Comment t'appelles-tu ?

- Dans mon village, on me nomme Piotr. J'ai été un enfant trouvé et j'étais trop petit pour me souvenir de mon prénom de naissance si jamais j'en eu un. Mais laissons ces pénibles souvenirs et parles-moi de ta quête !

- Piotr ! Je me répétais son nom dans ma tête, me délectant de ses deux syllabes. Je ne savais plus très bien ce que je faisais. Ma main, prise d'une vie indépendante, se promenait sur son visage, se délectant du contact râpeux et viril d'une barbe naissante, tout en tremblant d'excitation. Mes compagnons nous regardèrent, se sourirent, complices, semblant avoir vu des choses que nous ignorions encore et rassurés, repartirent vers le village, Molosse sur leurs talons.

Nous étions seuls au monde. Le sable était doux, nous invitant à nous y allonger.

- Calmina, comme tu es belle.

Mes nerfs étaient à fleur de peau. Nos mains se cherchèrent. Jardin de délice ! Frissons. Ma hardiesse naturelle faisait place à une timidité nouvelle. Je ne trouvai rien à dire et ne souhaitai qu'une seule chose : le toucher, mais sans oser le faire.

Mes désirs correspondaient aux siens car il chercha et trouva ma bouche pour mon plus grand bonheur. Nos langues se mêlèrent. Et le temps s'arrêta. La vie nous emporta dans ses grands et larges filets. Une nouvelle expérience se passait pour moi. J'avais déjà goûté au plaisir donné et reçu avec Maïfa. Et maintenant c'était avec Piotr. Mais il y avait encore autre chose. Je découvrais l'amour. L'amour magique, profond. Mon cœur débordait. Mes reins étaient en feu. Ma vie s'arrêtait et reprenait, jouant de mes nerfs comme d'un instrument de musique barbare.

Je ne savais pas que l'on pouvait tomber amoureuse d'un seul regard et se donner en toute confiance et sérénité ainsi, tout en étant persuadée que je connaissais cet homme depuis la nuit des temps et que nous étions faits l'un pour l'autre.

Il me dénuda et nous fîmes l'amour au clair de lune. Sa bouche me dévorait de baisers. Aucune partie de mon corps ne fut oubliée. La passion nous emportait comme deux fétus de paille dans la tempête. La vie palpitait dans son sexe érigé. J'étais une caverne, il en était l'explorateur. J'étais la fleur, il était l'abeille butineuse. Il était le volcan, j'étais la lave incandescente.

Le chant de la mer nous accompagnait, rythmant nos étreintes. La nuit était parcourue de lumières multicolores. C'était magnifique. Puis je m'aperçu que ces lumières venaient de ma jouissance. J'éclatais, je m'écartelais, je roulais. Une explosion dans ma tête et puis je sombra dans un gouffre noir.

Quand j'émergeais, Piotr me caressait les cheveux. " Là, là ma belle ". Sa voix était murmure. Nous étions apaisés tous les deux. Je posais ma tête sur sa poitrine et m'endormis dans un dernier soupir.

Nous nous réveillâmes à l'aube. Frissonnant de froid. Il me regardait et une coulée de désir nous envahie. Avec lui, pas besoin de feu pour se réchauffer. Il était l'Homme. Celui, qu'au fond de moi, j'avais toujours attendu. Il était la vie. C'était lui qui m'apporterait désormais mes plaisirs mais aussi mes douleurs. Je m'étais donné à lui corps et âme. Il ne le savait pas encore. Il fallait que je lui dise.

- Je t'aime Piotr. Tu es la plus belle chose qui ne me soit jamais arrivée dans ma vie. Si tu veux de moi, je t'appartiens désormais. Oh, je t'en supplie ! Ne me repousse pas !

- Mina, mon amour. Te repousser ? Toi ! Je ne savais pas, ô non, je n'imaginais même pas qu'une femme puisse être à ce point désirable, si attachante. Je n'ai qu'une envie : Te garder et te protéger pour toujours et à jamais.

Nous échangeâmes d'autres serments. Puis le tourbillon du désir nous jeta dans un corps à corps furieux. Il n'y avait ni vainqueur ni vaincu dans ce combat. Il n'y avait que passion et tendresse. Après l'amour, nous nous baignâmes dans la mer. L'eau était froide mais vivifiante. Dorénavant, nous ne serions plus seuls. Ce serait plus facile à deux. Avec le soleil qui montait à l'horizon, j'eus le loisir de l'admirer en pleine lumière. Ses muscles roulaient sous sa peau. Son buste était taillé en triangle. Son bassin était fin. Ses membres étaient bien proportionnés. On sentait qu'il vivait sainement, toujours au grand air, habitué aux efforts. Quel compagnon idéal ! Quelle chance j'avais ! Nous nous rhabillâmes et allâmes retrouver les autres.

Mon cœur était léger. Je volais. J'étais sur un nuage.

- Piotr, je te présente Maïfa, ancienne amazone de mon palais et Abrial, forgeron de son état.

Maïfa l'embrassa sur les joues, ce qui fit froncer les sourcils d'Abrial.

- Ce sont mes compagnons de voyage. Notre but est d'aller sur l'île de Moon, à Tijon. Nous avons traversé de nombreux villages et nous n'avons pas trouvé de survivants, à part toi et Abrial.

- Je croyais que seul mon village avait été détruit. J'étais parti à la pêche. La veille, j'avais repéré un banc de poissons. Je les ai suivis et cela m'a mené assez loin en mer. Quand je suis revenu, une journée plus tard, plus personne. Seul un immense brasier brûlait. Je n'ai pas compris ce qui s'était passé. Depuis, je ruminais mes pensées, me torturant le cerveau pour essayer de savoir. J'allais partir dans les terres demain pour chercher un peu de compagnie. Et tu es arrivé. Pardon, vous êtes arrivés ! Piotr me dévorait des yeux. Je me sentais fondre. Je lui touchais la joue. Mais oui, il était bien là. Je soupirais d'aise. Piotr, il faut que tu saches que ce sont les Garles qui ont assassiné l'humanité. Mais ce qui est étrange, c'est qu'ils ne soient pas restés dans les villages.

-  Ils ont du se regrouper au palais. Car il n'y a que là que nous en ayons vu.

- Mina, pourquoi aller à Tijon. C'est dangereux. Jamais aucun d'entre nous n'a osé aborder cette île.

Maïfa me jeta un regard pénétrant :

- Tu vois Calmina, même les habitants proches n'y ont jamais été !

- Mais, pourquoi ? Pourquoi toutes ces légendes ! D'où viennent-elles et qui les a propagées ?

Piotr était d'accord pour nous y mener. Il ne nous faudrait que quelques jours de mer seulement pour y arriver. Et il irait avec nous jusqu'au bout de notre quête. Il ne voulait pas me quitter. Plus jamais. Merci Déesse ! Il m'aimait. Il m'aimait vraiment. Nous préparâmes la traversée pendant une journée. Rassemblant des vivres et de l'eau, vérifiant l'embarcation de Piotr.

Molosse tournait dans nos jambes, excité par les préparatifs. Il ne tenait plus en place et nous dûmes le pousser souvent sous peine de lui marcher sur les pattes. Piotr avait été recherché son filet plein de poissons ramené la veille et qui avait été complètement oublié pendant notre folle nuit.

L'amitié naissante entre les deux hommes réchauffait le cœur de Maïfa et le mien. Durant ce jour, souvent nous les avions surpris à rire de plaisanterie que nous n'entendions pas. Une complicité spontanée était née entre eux. Le forgeron et le marin. Le géant brun et l'athlétique blond.

Le soleil se coucha ce soir-là sur une nouvelle nuit fougueuse.
 
L'ILE DE MOON


La traversée dura quatre jours. Quatre jours, où je pus admirer la dextérité de Piotr. Il naviguait sûrement sans fausse manœuvre. Mais je sentais sa peur augmenter au fur et à mesure que nous nous rapprochions de l'île. Maïfa fut malade pendant tout le chemin. Pourtant la mer était calme. Quant à Abrial, il aidait de son mieux aux manœuvres. L'art de la voile n'eut bientôt plus de secret pour lui.

Pour ma part, j'étais fort occupée à essayer de soulager Maïfa de ses constantes nausées.

De temps à autre, je m'appuyais au bastingage, admirant l'immensité de l'océan, humant le vent salé. Il me venait alors la pensée que nous n'étions rien en ce bas monde ; quatre humains ballottés au gré des marées. Que se lève une tempête et notre sort serait vite réglé !

L'île se rapprochait. Et la tension montait de plus en plus au sein de notre petit groupe.

Molosse lui avait les yeux fixés sur Moon, le museau levé, aux aguets de quelque senteur inconnue de nous. Quelquefois je regardais par-dessus bord et la mer m'attirait irrésistiblement. L'eau était claire et l'on pouvait voir les poissons multicolores nager sous la coque.

Les vagues s'acharnaient sur le bateau mais ne pouvaient rien contre le savoir-faire de Piotr. La couleur de ses yeux avait la profondeur du ciel. Et d'ailleurs, quand le soleil brillait, ses yeux étaient bleu azur mais quand les nuages menaçaient, ils devenaient d'un indigo profond. Je l'aimais. Déesse ! Que je l'aimais ! Il ne se passait pas un seul instant sans que je le désire ardemment. Son front, sa bouche, ses mains, tout son corps m'appelait sans arrêt.

Mais le temps n'était pas venu de se laisser aller aux impulsions de l'amour et du corps. Il fallait songer à l'abordage de l'île. Dans mon esprit, tout était confus. Qu'allions nous trouver là-bas ? La réponse était proche. Piotr amena en douceur le voilier sur la plage.
Molosse sauta sur la terre en aboyant joyeusement. Nous l'exhortions à se taire, mais rien n'y faisait. Puis il partit, nous laissant seuls. J'eus beau l'appeler, il avait décampé sans demander son reste.

Nous regardions tout autour de nous, cherchant un chemin pour pénétrer dans les terres. La végétation sur l'île était luxuriante. Des milliers d'oiseaux pépiaient. Une épaisse forêt semblait en interdire l'accès.

Par prudence, nous décidâmes d'en faire le tour, pour juger de sa superficie. Piotr n'en avait aucune idée. Car, dans son village, l'idée même de s'approcher de cet endroit était sacrilège. Il ne l'avait vu que de loin. Je me rendais compte du courage qu'il avait fallu à celui qui m'avait apporté mon lasernium.

Le sable était noir et si fin. Jamais je n'avais pu voir pareille chose. Nous avons mis deux jours à faire le tour, et toujours le même paysage. Quand nous sommes revenus au point de départ, une mauvaise surprise nous attendait. Le voilier avait disparu ! Nous nous sommes tous exclamés. Mais aucun doute n'était possible, c'était bien le bon endroit. Piotr nous assurait qu'il l'avait bien amarré.

- Nous ne mettons aucunement ta parole en doute. Tranquillises-toi.

Maïfa avait du mal à maîtriser le tremblement de sa voix. Nous étions condamnés à rester sur Moon. Plus d'issus de secours possible. Maintenant, il fallait aller de l'avant. Ne plus regarder derrière nous et fermer les yeux sur le passé. Nous pénétrâmes dans la forêt. Grâce au coutelas de Maïfa, nous nous frayions un chemin à travers les lianes et les fougères géantes. La sueur coulait sur nos fronts. La douceur du climat nous surprenait agréablement. L'hiver aurait du être là, mais à quatre jours du continent, le temps ici semblait figé dans un été éternel. La végétation devenait moins dense à mesure que nous nous éloignions de la plage et notre avance devenait moins pénible.

D'étranges animaux fuyaient à notre approche. Des gros oiseaux rouges, jaunes et verts avec un bec crochu jouaient avec des imitations de petits hommes velus. Ceux-ci étaient dans les arbres et s'agrippaient aux branches avec leurs mains et leur queue. Qu'ils étaient drôles ! Malgré la pesante situation où nous nous trouvions leurs simagrées nous amusaient énormément. Voyant qu'ils avaient plus peur que nous, nous nous sentions rassurés. Nous arrivâmes bientôt en vue d'une clairière. Elle était ronde, parfaitement ronde !

Au centre debout, était un vieil homme. Il avait une grande barbe blanche. Ses paumes étaient tournées vers nous, en avant, en signe de paix. Il semblait nous attendre. Son habillement était étrange. Son pantalon moulant brillait dans le soleil. Il portait une tunique qui n'avait pas de bouton mais un morceau de métal étroit qui partait du bas et montait jusqu'au cou. A son poignet, il portait un bijou rond que je n'avais vu encore auparavant. Et chose encore plus extraordinaire, Molosse était couché à ses pieds, tranquille. Piotr se mit instinctivement devant moi. Maïfa sortit son coutelas et se postât à mes côtés. Abrial grinçait des dents. Le vieil homme ne bougeait toujours pas.

Molosse me reconnut et courut jusqu'à moi, joyeux. Il me sauta dessus en me léchant les mains. Puis il se retourna vers l'inconnu et repartit vers lui. Il recommença son manège plusieurs fois, m'invitant à le suivre.

Mais tout le monde était figé, attentifs les uns aux autres. Il me fallait agir. N'étais-je point une reine, avant tout ? Je me redressais de toute ma taille, rejetais mes cheveux en arrière et respirais profondément. Majestueusement je m'avançais vers l'homme sans me presser.

Mes compagnons, aux aguets, me suivaient prêts à intervenir au moindre signe de ma part. Mon lasernium était pendu à ma ceinture, bien en vu. Je laçais mes mains comme les siennes, paume en avant, tendues. La paix, je n'aspirais qu'à cela en cet instant. Vivre sur cette île magique, sereine, avec mon marin pour compagnon. Quand je fus à un mètre du vieillard, je m'arrêtais. Alors il parla, avec un accent étrange :

- Reine Calmina, Amazone Maïfa et vous, fidèles amis Abrial et Piotr, soyez les bienvenus à Moon.

La surprise nous étouffa. Comment nous connaissait-il ? J'allais répliquer mais il reprit la parole :

- Ne soyez pas surpris par mon savoir. N'oubliez pas que vous êtes sur l'île de Moon. Je me nomme Thausus et je suis le souverain de cette contrée. N'ayez pas peur de mon peuple, ni de moi. Nous, les Teleps, sommes des gens pacifiques. Suivez-moi sans crainte, je vais vous conduire à Tijon.

Tijon, qu'était-ce que cela, une femme ?

L'aspect du vieillard et la tranquillité de Molosse nous avaient rassurés. Nous lui emboîtâmes le pas. Le chemin était dégagé. Personne ne parlait, tout à nos questions sans réponse. Il nous fallut environ deux heures pour arriver à destination.

Une bulle de verre était comme posée sur le sol. Elle était immense et reflétait la végétation alentours. Nous ne l'aurions pas distingué si Thausus ne s'en était approchée. Il sortit une petite boite de sa poche qu'il dirigeât vers la coupole. Une ouverture apparue, assez grande pour nous laisser passer tous de front et assez haute pour pouvoir entrer à cheval. Nous pénétrâmes dans un monde extraordinaire. Une fraîcheur relative vous tombait sur les épaules. La lumière n'était plus celle du jour mais la même que dans la pyramide. Ce détail nous alarma un peu mais Thausus d'un geste nous apaisa.

- Bienvenue à Tijon !

- Ainsi Tijon était une cité.

Nous étions dans une pièce blanche. Tout ici était blanc, des murs au sol.

- Ne vous inquiétez de rien et surtout ne vous étonnez de rien. Tout ce que vous allez voir à partir de maintenant sera difficile à comprendre pour vous, mais sachez que je vous donnerais toutes les explications nécessaires en temps utile.

Tant de questions me brûlaient les lèvres que je n'aurai pas sur par quoi commencer. Aussi le laissais-je faire.

Ce vieil homme était d'un dynamisme surprenant pour un individu de son âge.

Au fond de la pièce, se trouvait une porte que je n'avais pas encore vue. Thausus s'en approcha et elle coulissa automatiquement s'ouvrant sur une toute petite salle remplie de boutons sur un de ses murs. Des chiffres y étaient gravés. Il nous fit signe de le suivre. Nous hésitions à nous entasser dans ce petit réduit. La porte se referma derrière nous et Thausus appuya sur un des boutons. Une étrange sensation nous envahie. Mon cœur semblait remonter dans ma gorge ! Puis la porte se rouvrit et là devant nos yeux ébahis, nous n'étions plus dans la grande salle mais dans un couloir. Prodiges ! Sorcellerie ! Nous n'en menions pas large...

Dans ce couloir circulaient des hommes et des femmes, tous vêtus de la même façon, tous silencieux. A chaque fois qu'ils nous croisaient, ils saluaient respectueusement leur roi. Mais toujours sans un mot.

Quel peuple étrange ces Téleps !

Thausus nous fit rentrer dans un petit salon très agréable ; des fauteuils en cuir blancs semblaient n'attendre que nous. Ils étaient disposés en rond et au centre, était une table ovale, sur laquelle étaient disposés toutes sortes de mets appétissants.
 
LE SECRET DE TIJON ?


- Amis, mangeons et pendant le repas, je vous expliquerai qui nous sommes mais aussi qui vous êtes et qui sont les Garles.

Nous ne nous fîmes pas prier. Les plats étaient savoureux et d'un goût parfaitement nouveau pour nos palais. Leur agencement était totalement inhabituel. Leur saveur était fine et délicate. Tout était préparé pour le plaisir de l'œil et du palais.
Thausus reprit la parole :

- Avant toute chose, il faut que je vous raconte l'histoire de cette planète. Il y a environ un millier d'années, un peuple unique vivait sur terre : les humains. Mais ces êtres étaient belliqueux, toujours à vouloir ce que le voisin possédait, toujours prêts à livrer bataille, même contre leurs propres frères. Ils voulaient tout savoir sur tout, essayant même de devancer l'ordre naturel des choses. Ils avaient réussi à percer plusieurs secrets de Mère Nature. Ils pouvaient modifier le climat de la planète ou changer le chant d'un oiseau en coassement de grenouille et ceci n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de ce qu'ils pouvaient accomplir.

- Un jour, ils voulurent créer une race d'esclaves, besogneux, non agressifs et obéissants. Ils agirent sur les cellules humaines et les croisèrent avec des cellules d'insectes. Car ils avaient remarqué que c'était la race qui résistait la plus à toutes les agressions du monde moderne et à tous les produits chimiques qu'ils pouvaient utiliser. Cette espèce arrivait même à trouver des parades et à modifier leur organisme quand les humains cherchaient à les détruire avec des insecticides : Les Garles étaient nés. Ils les utilisaient pour leurs besognes les plus rebutantes.

- Mais ils ne s'arrêtèrent pas là ; ils voulaient maintenant créer une race de surhommes. Ils reprirent leurs manipulations génétiques et nous inventèrent nous, les Téleps. Notre particularité est la télépathie. Eh oui, j'entends vos questions dans vos esprits embrouillés. Que veut dire ce mot ? Nous n'avons pas besoin de parler les uns avec les autres pour nous comprendre. Nous lisons directement dans la tête des gens. Ceci vous explique que je connaisse vos noms. Nous pouvons communiquer à des dizaines de kilomètres entre nous. Et nous "voyons " arriver tout intrus sur notre île. Ce qui explique comment nous avons pu faire une telle réputation à Moon. Un inconnu approchait et nous déclenchions une tempête de neige juste au-dessus de lui, par exemple. Nous sommes également capables d'envoyer des ondes télépathiques de terreur. Ce qui a préservé notre tranquillité jusqu'ici.

- Un jour, les humains se firent une telle guerre entre eux qu'ils détruisirent tout et l'humanité entière sombra dans la folie. La guerre ne dura pas longtemps et peu de gens furent épargnés. Nous, les Teleps, nous nous étions réfugiés sur cette île. Nous avions emporté avec nous les secrets des humains. Nous avons eu le temps de construire cet abri et ainsi nous nous sommes préservés de l'anéantissement. Nous étions très peu en ce temps là et c'est ce qui nous a permis de survivre. Quelques humains et quelques Garles survécurent également sur le restant de la planète mais ils redevinrent quasiment des bêtes sauvages.

- Il fallut quelques siècles à vos deux peuples pour retrouver un semblant de civilisation. Les Garles étaient toujours aussi pacifiques et travailleurs et vous humains toujours aussi orgueilleux et pugnaces. Quand ton grand-père, Reine Calmina, trouva dans la montagne des engins volants, nous le surveillions de très près. Il apprit à les faire fonctionner, trouva une réserve de carburant et décida d'asservir les Garles. Avec cette puissance, les pauvres n'avaient aucune chance. Mais nous voulions voir jusqu'où vous iriez. Quand un des vôtres trouva l'arme, que vous appelez lasernium, sur l'île, nous n'avons pas pu l'arrêter à temps. Alors, nous nous sommes décidés à agir. Nous faisant passer pour des humains, trois des nôtres ont infiltré les rangs des Garles et leur ont appris la fabrication du poison qui vous a terrassé. Il ne fallait pas, et à aucun prix, que vous humains, recommenciez à découvrir la puissance des armes. Vous ne deviez pas deviner la fabrication des pistolets. Vous aviez déjà faillit anéantir le monde par votre inconscience et votre soif de puissance. Il ne fallait absolument pas vous laisser faire de nouvelles bêtises.

Mon esprit travaillait à toute vitesse. Il ne nous voulait aucun mal mais il n'avait pas hésité à donner les moyens aux Garles pour nous détruire. Cet homme était fou, complètement fou. Je n'avais pas saisi entièrement son monologue. Mais je comprenais une chose ; il connaissait le fond de ma pensée. Déesse, que c'était compliqué ! Comment s'en sortir ? Tout le monde voulait la paix, mais les moyens pour y parvenir était toujours les mêmes : tuer les gêneurs. Que ce soit les Humains, les Garles ou les Teleps.

- Reine Calmina, allons ! Je lis toutes tes pensées, ne l'oublies jamais ! Il est temps pour moi de me retirer dans mes appartements. Je sens que vous avez besoin de repos. Je vous laisse celui que vous nommez Molosse. C'est lui qui vous a guidé jusqu'à moi, car je le contrôlais à distance grâce à mes dons. Et ce n'est pas par hasard qu'il est fait se croiser vos chemins à tous les quatre, car je dois vous avouer que vous êtes les seuls humains restant sur cette terre.

- C'est pour cela que nous allons devoir vous garder avec nous. Nos générations futures doivent pouvoir toujours voir leurs ancêtres. Vous serez donc sur cette île à jamais. D'ailleurs, pour vous ôter toute velléité de fuite, nous avons dû couler votre joli voilier.

Il se tourna vers la porte, puis se ravisant :

- Encore une petite chose, n'oubliez jamais que tous mes sujets vous surveillent. Je vous envoie une servante Garle pour vous initier au confort moderne de ces lieux.

Et sur ces paroles, il quitta la pièce, nous laissant abasourdis et anéantis.
 

2ème PARTIE

 


PRISONNIERS


Cinq mois déjà que nous sommes sur Moon. Sanri, la servante Garle que nous a attachée Thausus ne me quitte pas d'un pas. La vie s'est organisée autour de notre condition de prisonniers "libres ". En effet, nous pouvons nous promener à loisir dans l'enceinte de la cité de Tijon. Sanri nous a appris tous les secrets du modernisme. Les ascenseurs, l'électricité et autres "sorcelleriee " ne nous font plus peur.

J'ai eu du mal au début à calmer mes compagnons qui voulaient faire rendre gorge à la pauvre Sanri. Pour leur faire comprendre qu'en fin de compte, ce n'étaient pas les Garles qui étaient la cause de nos malheurs mais les Téleps, j'ai dû user de toute mon autorité de Reine et faire preuve de beaucoup de patience.

La vie ici n'est pas sans saveur. Nous occupons nos journées à nous instruire. J'ai découvert l'existence d'une immense bibliothèque. Notre lecture s'améliore de jour en jour. Nous savions déjà lire et écrire mais c'était très rudimentaire. Nous avons accès à tous les ouvrages de la Cité. Nous engloutissons toutes les revues scientifiques que nous pouvons. Nous avons également à disposition un système d'éducation par hypnose qui nous permet d'acquérir beaucoup de concept à toute vitesse.

Nous nous sommes partagé les tâches.

Abrial le forgeron, a pour tâche d'étudier tout ce qui concerne l'électromécanique et la biologie ; Maïfa la guerrière, l'histoire et la physique ; Piotr le marin, la géographie et l'astronomie, quant à moi, la politique et la philosophie. Les mathématiques que tout le monde étudie en même temps, sont, et de loin, notre matière préférée.

Tout cela occupe nos journées et le temps passe très vite. Nous avons découvert quelques petites choses très intéressantes grâce à Sanri : Les Teleps peuvent connaître nos pensées si nous laissons notre esprit ouvert mais Sanri nous a appris à lever un bouclier protecteur pour que soit cachées nos plus profondes intentions. En effet, il suffit simplement de se chanter une chansonnette en permanence et cela créait une onde de brouillage. En s'entraînant continuellement, l'habitude est vite prise. Pour ne pas éveiller les soupçons de nos geôliers, nous laissons filtrer quelques pensées intimes, mais jamais sans grande valeur concernant nos projets de fuite. Car si nous voulons approfondir notre savoir, c'est pour mieux deviner les manœuvres des Téleps. Comme à dit Corneille "fuyezz un ennemi qui sait votre défaut " ?

Que nos ancêtres avaient de grands auteurs ! Comme j'aurais voulu vivre parmi eux, voir leurs monuments, entendre leurs opéras, écouter leurs poètes, deviser avec leurs philosophes.

Thausus nous rend visite de loin en loin, satisfait de notre apparente résignation. Mais nous savons qu'il garde constamment un oeil sur nous grâce à ses espions. Il y a toujours un Teleps qui passe quand nous sommes quelque part.

Nous n'avons jamais pu entrer en contact avec aucun d'entre eux. Je crois qu'ils nous méprisent et nous prennent pour une race inférieure, ainsi que les Garles d'ailleurs. Ils nous considèrent comme des animaux en voie de disparition : donc à protéger, mais surtout pas à mettre sur un pied d'égalité. Quelle bande de fieffés imbéciles, imbus d'eux-mêmes, incapables de voir que nous apprenons à toute vitesse et que nous allons bientôt en savoir plus qu'aucun d'entre eux ! Car il apparaît qu'ils vivent sur la civilisation des humains, mais sans chercher à connaître plus, ni à créer autre chose. Quand un des appareils tombe en panne, ils font appels aux ordinateurs qui ont dans leurs mémoires toutes les informations nécessaires. Ce peuple est déjà mort. Car il est en train de régresser, s'autosuffisant à lui-même. Combien sont-ils en réalité ? Sann nous a confirmé qu'ils n'étaient, au bas mot, qu'une petite centaine. Leurs femmes sont devenues peu à peu stériles car à se reproduire entre eux, leur sang s'est dégénéré. Leur vanité est telle qu'ils ne veulent en aucun cas se "mélangerr " avec les humains. Pour eux, leur race doit rester pure... Leur autarcie les tue à petit feu. Ce qui me fait songer à notre situation. Si nous ne sommes que quatre, le problème dans deux ou trois générations va se poser pareillement pour nous.

La seule solution est de fusionner nos deux espèces. Car pas question de s'unir avec les Garles. Il y a trop de différences physiques : l'œil unique, la couleur, les antennes et le duvet sur le corps. Je dois absolument entrer en contact avec au moins quatre Teleps pour les convaincre de nous suivre vers la liberté et surtout vers l'avenir. Il faut secouer la chape d'indolence qui pèse sur leurs épaules.
 
L'EUROPE


Mina, sais-tu que nous sommes sur le continent que les anciens appelaient l'Europe ?

Et bien Piotr, à vrai dire non. Mais quelle importance ?

Nous sommes allongés l'un contre l'autre, heureux après l'amour, comme à chaque fois. Notre appartement est sublime. Il communique avec le salon que nous avons vu le premier jour. Celui de Maïfa et Abrial est tout contre le nôtre et donne également sur le salon.

Dans l'immense cheminée brûle un feu. Mais ce n'est qu'une illusion. C'est une ampoule qui anime des braises en plastique. L'effet en est assez réussi. Mais ici, pas besoin de chaleur : tout est climatisé. Et d'ailleurs, la température est tellement douce sur cette île que la fraîcheur n'est pas connue ici.

- L'Europe, ma Mina, c'est ton royaume. Mais il existe d'autres continents sur la terre. Donc, peut-être, d'autres humains !

- Piotr, mon chéri, tu es un ange ! Mais oui ! Comment n'y ai-je jamais pensé ? Toutes ces nouvelles notions sont encore des brides d'informations qu'il faut rassembler comme un immense puzzle !

- Moi aussi, dans ma tête, c'est un peu comme dans la jungle : tout s'y enchevêtre, se chevauchant. Il faut absolument mettre de l'ordre dans nos connaissances respectives si l'on veut en tirer un plan d'évasion correct.

- Oui, Piotr. Il est temps d'arrêter d'apprendre et de faire une synthèse de ce que nous pouvons utiliser. A nous quatre, je pense que nous aurons de quoi faire !

Piotr tire alors du tiroir de la table de chevet un épais livre :

- Je l'ai subtilisé à la bibliothèque cet après-midi pour que nous puissions le regarder ensemble : c'est un atlas. Tous les pays y sont représentés. J'ai pu voir que nous étions en Europe grâce à la position des étoiles dans le ciel.

- Montre-moi, vite !

Piotr me désigne un continent entouré d'un grand coup de crayon.

- Par contre, je n'arrive pas à situer l'Ile de Moon !

- Piotr, crois-tu que les continents aient pu bouger en quelques centaines d'années ? Et puis surtout, n'oublions pas qu'il y a eu une formidable guerre et d'après Thausus, l'armement était si puissant que nous ne pouvons même pas imaginer son impact sur la nature.

- Hum ! Dit-il en m'embrassant dans le cou. Ma Mienne, essayons de dormir, nous en discuterons demain avec les autres et nous confronterons alors nos points de vues ensemble. Mais en attendant viens ! Murmura-t-il à mon oreille, dans un souffle.
Alors la terre et ses continents ne firent plus qu'un dans ce lit qui devint immense par la force de notre amour...

- L'aube d'un jour nouveau pointe. Il nous faut un plan d'attaque dès aujourd'hui. En prenant notre petit déjeuner dans le salon commun, Piotr et moi faisons part de nos réflexions de la veille à nos amis.

- Oui, Piotr, tu as raison, les autres continents étaient aussi peuplés, si ce n'est plus pour certains, que l'Europe. En fait, il y avait quatre grands groupes : les Américains, les Chinois, les Européens et les Africains.

- Maïfa, pourquoi quatre groupes, alors que sur cet Atlas, je vois d'autres informations sur les cartes, mais il y a d'autres indications et cela le trouble beaucoup.

- Parce que les humains aimaient la guerre et le pouvoir et qu'à la cinquième et dernière guerre mondiale, ils se sont partagé la terre. Ils ont même détruit tout un continent qu'on appelait alors l'Australie. Et cela, par représailles !

- Mais, es-tu bien sur que c'était la dernière ? Je pense au contraire que ce n'était que l'avant dernière. Le résultat de l'ultime conflit est notre situation actuelle.

Abrial reprend son souffle tout en continuant à dévorer ses tartines de pain.

- Nous allons plancher sur la question toute la matinée. Piotr retourne à la bibliothèque et tâche de trouver des cartes des différentes époques. Maïfa, fais la même chose de ton côté mais vois plutôt l'aspect humain. Abrial, ta tâche sera de repérer si d'autres expériences sur les races des Garles et des Téleps ont été tentées ailleurs qu'en Europe. Qu'en à moi, je vais fouiner pour voir s'il n'y a pas d'hélicoptères et de carburant sur cette île. Rendez-vous à midi pour le déjeuner.

- Je ne pourrais donc jamais finir un déjeuner tranquillement ! Grommelle Abrial tandis que Maïfa l'attrape par l'oreille en riant et le tire vers la sortie.

- Au travail, tu mangeras quand tu auras les informations que Calmina demande !

Nous les regardons partir, la fougueuse amazone et le géant débonnaire. Qui aurait cru que deux être aussi dissemblables pouvaient s'entendre aussi bien ?

A SUIVRE .........

Publié dans : lasophie
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