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Samedi 16 avril 2005 6 16 /04 /Avr /2005 00:00

Suite 3...

CHATIMENT


Les jours qui suivirent furent mornes. Les uns et les autres se regardaient, se jaugeaient et apprenaient doucement à se connaître. Les blessés se rétablissaient très lentement.

Quant à Piotr, il était victime d'une amnésie totale qui me bouleversait. Il ne me reconnaissait plus. Même son village et sa maison ne lui étaient plus familiers. Le vide de son regard quand il nous contemplait me faisait mal. J'aurais presque préféré qu'il n'en revienne pas vivant. Car à mon grand désespoir, il me semblait s'animer que lorsque apparaissait Zinatra. Ce petit bout de femme qui, dans sa vie passée, n'avait jamais existé pour lui, lui apportait un grand réconfort. Ma jalousie n'a plus de limite. Mais je ravale mon amertume et attend avec impatience le jour où, enfin il recouvrira la mémoire et remettra les éléments du puzzle de sa vie en ordre.

Zinatra, que je considérais comme une amie, une sœur de douleur, s'ingénie, par sa coquetterie et ses minauderies à se rendre encore plus indispensable auprès de lui. Quelle fourbe !

L'ambiance commence à se dégrader et la situation devient tendue car mes compagnons et les siens ne sont pas dupes de son manège. Je suis on ne peut plus irritable et personne n'ose m'approcher sans avoir prit soin d'y regarder à deux fois.

Au matin du troisième jour du sauvetage, je rentre dans la chambre de Piotr :

- Je t'ai apporté ton petit déjeuner, Piotr. Comment vas-tu ce matin ?

- Bien, merci beaucoup, me répond-il d'un air absent. Il ne fallait pas te déranger, heu... Ah oui, Calmina. Excuses moi, j'ai du mal à me rappeler le nom de chacun d'entre vous. Mais Zinou m'avait promis de venir boire son café avec moi ce matin et je croyais que c'était elle.

- Et tu es très déçu, évidemment !

- Oui, mais je pense qu'elle ne va pas tarder.

- Ecoute. Il est temps pour nous d'avoir une discussion sérieuse. Nous étions, comment dire, un couple avant ton stupide accident. Tu m'aimais et tu m'as aimé au premier regard.

- Non, je ne te crois pas. Mon cœur me le dirait sans cela. Allons. Tu es simplement jalouse de Zinou !

- Bien sur que j'en suis jalouse , explosais-je. Tu étais à moi Tu m'appartenais !

- Comment peux tu parler de la sorte d'un être humain ! Je ne suis pas une chose et surtout pas ta chose ! D'après ce que j'ai compris, tu es notre chef ici. Mais cela ne te donne aucun droit sur moi. Je me sens totalement libre vis à vis de toi. Et d'ailleurs, si je t'avais vraiment aimé, comme tu le prétends, jamais je ne t'aurais laissé seule et se serais parti en mer sans toi !

- Piotr, Piotr, souviens-toi. Souviens-toi de nos nuits enflammées ! Regarde-moi, regarde mon corps, suppliais-je.

A ces mots, je commence à me déshabiller. Il se jette alors sur moi et me gifle.

- Ça suffit, maintenant ! Reprends toi ! Retrouves un peu de dignité, je t'en prie. Tu n'es qu'une allumeuse stupide et bornée. Couvre-toi ! Tu me dégouttes !

Tout en parlant, il me secoue et me pousse dehors avec mes vêtements qu'il lance rageusement au loin. Il claque la porte sur moi, non sans m'avoir lancé un regard de mépris.

Quelle honte ! Quelle humiliation ! Une rage froide me saisit alors. D'accord, tu veux la guerre. Tu l'auras ! J'enfile ma chemise et me réfugie dans ma chambre. Au même moment, j'entend le rire de Zinatra mêlé à celui de Piotr. Lui raconte-t-il notre orageuse entrevue ? Je bous, je vais exploser. J'attrape un vase qui était là, à ma portée et le jette sur la porte où il explose avec fracas. Je commence à tourner en rond dans la pièce comme une louve en cage. Quelle belle journée en perspective !

Mais mon geste ne m'a pas calmé. La rage m'aveugle. Je saisis alors mon lasernium et me précipite dans le couloir. Là, j'ouvre la porte de Piotr avec une telle violence qu'elle va claquer le long du mur d'où il se détache alors un morceau de plâtre. Le spectacle qui m'attend attise encore d'avantage ma colère ; ils sont entrelacés sur le lit, nus tous les deux. Piotr me regarde avec défi tout en continuant à caresser les seins de Zinatra.

Je lève alors mon arme vers eux, et lentement, froidement, je tue d'abord Piotr, puis Zinatra qui hurle comme une folle.

Je reste le doigt appuyé sur la détente et continue à les arroser du feu de mon arme mortelle. Ils deviennent bientôt une bouillie informe que même leur mère ne reconnaîtrait pas. Les hurlements de Zinatra résonnent encore à mes oreilles. Les autres, attirés par les cris arrivent affolés, me ceinturent sans mal et me désarment. Je suis vidée . Je me laisse faire comme une poupée de chiffon. L'horreur de la situation m'apparaît d'un seul coup : je les ai tués ! Tous les deux ! Mon ancienne cruauté est revenue au galop. Piotr était un être qui m'avait apporté la stabilité mais quand il a avoué ne plus m'aimer, le mur patiemment construit autour de moi s'est effondré comme un château de cartes et le vernis a craqué. Je suis plus une reine qu'une femme, en fin de compte.

Les autres m'ont poussé dans ma chambre et en ont fermé la porte à clef. Et me voici, pour la troisième fois de ma vie, prisonnière.

La lucidité avec laquelle je considère la situation me fait du bien. A quoi bon avoir des regrets ! Ils ont finalement bien mérité leur châtiment. Et ils n'ont pas encore assez souffert à mon gré. L'univers n'est que violence et seul les plus forts survivront, comme il en est depuis des lustres et des lustres. Depuis que le monde est monde et qu'il existe des races assez différentes pour s'affronter et des conflits ou l'amour à toujours joué un très grand rôle. Pourquoi essayer de changer l'ordre des choses ? Pourquoi essayer de changer la nature profonde de chaque espèce ? Y a-t-il de la pitié dans l'araignée patiemment tapie au fond de son trou, attendant qu'une proie vienne gentiment s'engluer dans sa toile pour lui servir de repas.

La plante Carnivore a-t-elle de la peine pour l'insecte qu'elle étouffe lentement avant de la digérer ? Sans la force, rien ne peut survivre. Combien de merveilles sont mortes à cause de leur faiblesse.

Je pense alors à la peine que les autres vont avoir pour emporter les restes de leurs amis et combien il leur faudra frotter pour nettoyer les morceaux de chair collés sur les meubles et les murs !

Cela me fait éclater d'un grand rire de démente qui résonne macabrement dans toute la demeure. J'imagine mes ex-compagnons frissonnants à ce son et cela me réjouit profondément.

Le soleil est maintenant haut dans le ciel et j'entends des pas devant ma porte.

- Reine Calmina, prépare-toi à être jugée !

Tous sont là, je les sens, hume leur soif de vengeance.

Effectivement, quand la porte s'ouvre, ils forment une haie rageuse que je franchis avec un dédain majestueux, réussissant à cacher l'angoisse qui me tord les tripes. Car je connais d'avance leur verdict : la mort. Il va me falloir user de ma longue expérience de reine pour me sortir de ce mauvais pas.

- Descends, nous allons te communiquer la sentence qui a résulté de notre conciliabule.

- Tiens, Thausus ! Tu as reprit du poil de la bête, on dirait ! J'ai l'impression que cette situation t'arranges. Tu vas pouvoir à nouveau faire preuve de ton autorité et reprendre ta place de chef !

Mon ton narquois à l'air de les surprendre et les déstabilise un peu. Peut-être pensent-ils que je suis réellement devenue folle. Si cela les arrange, je n'y vois aucun inconvénient, au contraire : j'aurai plus de plaisir à retourner la situation en ma faveur, ce dont je ne doute.

Je descends les marches avec une dignité outragée et irritée. Ils me surveillent avec attention et Thausus tient mon arme d'une main ferme. Je suis persuadée qu'il n'aurait aucune hésitation à s'en servir. Je ne dois jamais oublier que la plupart d'entre eux sont télépathes.

Je n'ose regarder mes anciens amis. Me sont-ils favorables ou non ? Vont-ils suivre la loi du plus fort ?

En tous cas, Molosse, lui, à mon arrivée au bas de l'escalier, me fait une fête turbulente. C'est tout juste si j'arrive à marcher, perdant ainsi un peu de ma superbe. Il me saute dessus et tente à chaque fois de me lécher le visage au risque de me faire chuter à chaque pas. Fidèle, j'aurai dû t'appeler fidèle !

Je lui prends sa grosse tête entre mes mains, heureuse de ce réconfort sans calcul, et lui donne un baiser sur le museau.

Il m'apaise, et c'est toujours dans ces moments les plus graves que l'on peut compter sur les animaux, contrairement à l'homme qui n'hésite jamais à voir son intérêt au lieu de celui de ses amis.

Je m'assieds tranquillement et les attends, attentive, le dos très droit, le front lisse et le regard franc. Ma réaction les surprend. Bien sûr, une folle se doit de se comporter comme une folle, mais sûrement pas comme une femme sereine ni comme une souveraine. Ils s'attendaient à une femme hors d'elle-même et complètement hystérique.

Je vous écoute, déclarais-je sévèrement.

Thausus prend alors la parole :

- Calmina, ton châtiment sera la mort par ton arme. Je me chargerai moi-même de ton exécution, ainsi en a décidé cette aimable assemblé. Tu n'avais pas le droit de tuer nos amis, même si tu aimais Piotr et que cela te semblait injuste de voir ton amant dans les bras d'une autre. Tu ne leur a laissé aucune chance !

- Cher Thausus, dois-je te rappeler que je suis reine et qu'une reine à le droit de vie ou de mort sur ses sujets ? Ne m'avaient-ils pas juré fidélité en me suivant ? Vous m'avez vous-même choisi comme guide. Qui êtes vous pour me juger ? Vous, misérables insectes que j'ai conduits vers la lumière et la liberté ?

Je les regarde lentement, faisant le tour, les uns après les autres, les accusant de mon regard foudroyant de reine offusquée. La lumière de cet après-midi frappe mes cheveux, leur donnant un éclat flamboyant et semble appuyer mes dires, communiquant plus de poids à mes propos courroucés.

- Toi, Maïfa, quand tu as lâché les bombes meurtrières sur Moon et toi, Thausus quand tu as achevé son misérable travail de destruction, qui vous a condamné ? Personne. Malgré la gravité de vos actes, qui vous a puni ? Vous êtes là, tous les deux bien
vivants. Vous les Teleps, qui a été vous chercher sous les cadavres de vos concitoyens ? Toi, Abrial, qui a extrait de ta blessure le projectile qui ne t'aurait laissé aucune chance de survie s'il était resté dans la plaie ? Vous m'êtes tous redevables, d'une façon ou d'une autre, tous autant que vous êtes !

Au fur et à mesure que mes paroles tombent tels des couperets sur leur nuques baissées par la honte, je sens que mes mots rentrent dans leur conscience et commencent à produire leur effet.

- Je vous propose une chose : Je vais partir et qui veux me suivre sera le bienvenu. Dans mon immense mansuétude, je vous pardonne et vous promet qu'il n'y aura pas de châtiment pour le crime de lèse-majesté que vous venez de commettre envers ma personne. Il y a deux avions, ce qui fait que nous pouvons former deux groupes, sans entraver la liberté de mouvement de ceux qui veulent rester. Il est temps de remettre les pendules à l'heure, chers compagnons de malheur. La vie n'est pas un jeu. N'avons-nous pas été créés pour que vive nos souvenirs et nos gènes à travers les générations futures ? Ne sommes-nous pas sur cette terre que pour continuer la race de nos ancêtres, comme l'on fait nos pères avant nous ? Il nous faut trouver d'autres êtres
sur cette planète afin d'engendrer la future génération et pour que vive l'espèce humaine. La simplicité et la beauté de la nature doivent nous servir d'exemple et nous guider dans notre longue quête. Il va nous falloir toujours aller de l'avant et ne regarder en arrière que pour profiter de l'expérience de nos erreurs passées. Je vous laisse réfléchir. Je vais préparer mes affaires pour ce long voyage. Moi, je continue ma route vers l'avenir de l'humanité.

Comme je l'avais prévu, aucun ne proteste et tous s'écartent pour me laisser le passage. J'en ris intérieurement. Ils sont si faciles à manœuvrer ! Cette soif de découverte qui me pousse toujours en avant semble les avoir impressionnés. Je les sens hésitants et prêts de nouveau à me suivre. De tous temps les beaux parleurs ont su fustiger les foules.

Cette expérience me redonne une force nouvelle. Une flamme neuve me réchauffe et un feu intérieur brûle en moi. Qu'ils me suivent ou qu'ils restent, peut m'importe. Moi, je vais droit devant, balayant les obstacles qui se dressent toujours sur ma route. Le jeu n'en vaut-il pas la chandelle ?

Le soleil se couche à présent, laissant une traînée flamboyante sur le paysage. La beauté de ce spectacle ne me laisse pas indifférente. De la fenêtre de ma chambre, l'esprit en repos, je contemple les ombres qui prennent peu à peu possession des lieux.

Je rassemble quelques frusques éparpillées de ci delà et les entasse au hasard dans mon sac de voyage.

Les vivres et l'eau seront mon deuxième paquetage.

En descendant, je ne trouve personne dans la grande salle. Ont-ils décidé de ne pas m'accompagner dans mon long périple ? Je prends alors, en plus de mes pauvres provisions de route, une flasque de vin pour égayer mes futures nuits qui seront, je le devine, longues et solitaires. Je sens monter en moi une nausée insolite. Je me croyais blindée contre les cruautés de la vie. Mais je me sens depuis peu si fragile !

Je pousse la porte en ne me retournant pas. Que m'importe de regarder en arrière maintenant, puisque tous mes souvenirs attachés à ce lieu ne feront pas resurgir mon amour défunt. Le vent est violent et fait voler mes cheveux en tous sens, séchant les quelques larmes qui perlent malgré moi à mes paupières.

Il est inutile de s'attarder ici. Je me dirige vers les avions. La nuit ne va pas tarder à tomber, mais, je sais que grâce à mon radar de bord, je pourrai voler dans l'obscurité.

En arrivant sur l'aire de décollage je m'aperçois qu'il manque un des deux appareils. Alors voilà, ils sont partis sans même me dire au revoir ! Je m'approche de l'autre machine, et constate alors que les moteurs chauffent déjà. Une surprise m'attend à l'intérieur. Ils sont là, mes plus fidèles compagnons : Maïfa, Abrial, Molosse m'ont précédé et m'attendent avec impatience. Chers amis, comment ai-je put douter de vous ?

- Calmina, quelle est notre destination ?

Le fait que personne ne me pose de question ni ne me juge me fait alors monter les larmes aux yeux, encore une fois ! Décidément, je deviens de plus en plus impressionnable ! Mais je ne veux rien en laisser voir et fais comme si la situation était tout à fait normale.

- Chère Maïfa, je crois que pour le moment un survol de Moon me semble approprié. Il faut aller voir si l'on ne peut rien récupérer des précieux instruments que nous ont légués nos ancêtres. Savez-vous où sont parti les Teleps ?

- Non, hélas. Mais il me semble les avoir entendus parler d'Amérique ! Quel long voyage ! Ton projet d'aller sur Moon est une bonne idée, mais ne ferions-nous pas bien d'attendre le levé du jour ? Abrial, je préfère atterrir sur Moon de nuit plutôt que de rester une seconde de plus ici, ou j'ai de trop horribles souvenirs.

- Okay, alors, allons-y, et en route pour de nouvelles aventures !

Abrial prend les commandes. Molosse se couche en rond à mes pieds, en soupirant d'aise. Lui aussi a fait son choix. Maïfa entonne une douce mélopée qui vient du fond des âges. Elle me berce doucement et je fini par sombrer dans un profond sommeil.

Je plonge dans un rêve sans fond : Mon Piotr, celui d'avant, celui qui m'aimait, est là, à mes côtés et me parle doucement. Mais ses paroles ne m'atteignent pas. Il ouvre désespérément la bouche mais aucun son ne me parvient. Il y a un invisible mur entre nous, que je frappe de mon poing serré, vainement. Même le bruit de mes coups ne me parvient pas. Nos mains se cherchent mais ne peuvent se joindre. Je vois ses lèvres bouger, mais je ne peux saisir ce qu'il essaye vainement de me communiquer. Il paraît baigner dans une eau glauque et ses beaux cheveux blonds flottent autours de lui. Je hurle alors son nom de toute la force de mes poumons, à m'en déchirer la gorge... Et me réveille en sursaut. Je suis en nage. Personne ne s'est aperçu de rien. Sauf peut-être Molosse qui me lance un curieux regard fait de chagrin et de compassion. Sans doute devine-t-il que sans mon Piotr je me sens comme une étoile sans lumière, un soleil sans chaleur. Quelle étrange sensation que ce vide en moi. Quelquefois, son nom éclate dans ma tête comme une bulle de savon irisée. Allons, chère Reine, du courage ! Secoue toi un peu et pense à l'avenir et au devenir des Tiens, qui se sont de nouveau remis entre tes mains, te confiants avec assurance leur vie, sans se poser de dérisoires questions.

Nous arrivons en vue de Moon. La nuit noire et sans lune nous empêche de distinguer quoi que ce soit.

- Nous allons dormir dans l'avion. Molosse se chargera de monter la garde et nous avertira au moindre danger. Demain, il fera jour !

Molosse ouvre ses yeux et se redresse, comprenant intuitivement ce que l'on attend de lui, comme d'habitude.

Cette fois, c'est un sommeil réparateur qui m'emporte tout doucement dans un oubli bienfaisant.
 
LE VRAI SECRET DE TIJON


A notre réveil, au petit jour, le spectacle de Tijon détruite nous surprend et nous désole. Nous aurions du nous y attendre mais la réalité de la puissance de nos bombes nous accable. Il ne reste rien de la ville rasée à jamais. Même du dôme en verre rien ne subsiste, pas même un tesson. La ville est complètement vitrifiée. Au loin, ce qui n'a pas été frappé directement par les puissants obus, rien ne demeure plus que quelques décombres épars.

- Allons voir aux alentours s'il ne reste pas des survivants, les Garles n'ont pas mérité d'être laissés sans secours. Ils ont été, tout comme nous, les victimes des événements où plutôt des Teleps. Profitons en également pour chercher d'éventuelles armes
abandonnées qui pourraient nous servir dans notre future quête. Les mots ont du mal à sortir de ma gorge nouée.

Tandis que nous avançons précautionneusement parmi les éboulis, le silence qui règne ici nous enveloppe comme une chape de plomb et pèse sur nos consciences à vif. Même les animaux ont disparu. Ces charmants singes si mutins et ces adorables perroquets multicolores qui peuplaient jadis la forêt de Tijon ne nous charmerons plus par leur présence. Quelques arbres ont résisté au souffle des explosions mais ils sont chétifs et presque tous ont perdu leur feuillage. Quel désastre écologique !

Ici le temps semble s'être figé à jamais.

Soudain, tandis que nous progressons dans ce lugubre paysage, nos oreilles s'habituant au silence pesant de l'endroit, nous parvient alors un sourd battement, comme un cœur qui aurait été abandonné là par un des habitants assassinés.

- Tu entends, Calmina ?

- Oui, Abrial. Approchons-nous doucement pour savoir de quoi il en retourne.

Maïfa retrouve immédiatement sa position d'alerte et sort son coutelas, avançant tous ses sens aux aguets. C'est elle qui nous ouvre la route, se guidant au bruit qui martèle maintenant nos tympans. Son rythme bat à l'unisson avec le sang de nos veines. Derrière un monticule de débris, elle s'arrête alors et nous fait signe d'approcher en silence. Qu'allons-nous encore découvrir sur cet étrange continent ?

Une lumière rouge clignote en harmonie avec le ronron qui nous a fait venir là. Les deux sortent apparemment d'une machine étrange que nous n'avions encore jamais vue du temps où Moon était occupée par les Teleps. C'est une petite boite bleue qui est reliée par un filin à sûrement quelque chose d'autre qu'il nous faut découvrir.

- Que faisons-nous, Calmina ? Me demande Maïfa, soucieuse avant tout de notre sécurité.

- Tu n'as donc plus de curiosité, ma chère ? Lui répliquais-je en haletant d'une impatiente envie de savoir. Creusons !

Nous nous précipitons pour dégager les amoncellements de pierres qui recouvre à demi cet étrange appareil qui continu à palpiter malgré l'anéantissement de Tijon.

Est-ce encore un piège de ce maudit Thausus ? Pour le savoir, une seule chose à faire : creuser. De plus en plus intrigués, nous accélérons les fouilles. Mais, à mains nues, ce n'est pas une chose facile. La lumière se fait de plus en plus vive au fur et à mesure de l'avancement de nos recherches.

Au bout de deux heures, nous nous arrêtons, épuisés et en eaux.

- Ma Reine, c'est désespérant. Sous combien de mètres cubes de terre cette chose est- elle enterrée ? Souffle bruyamment Maïfa.

- Qu'allons-nous trouver là-dessous, Prononce difficilement mon peureux compagnon.

- Prenons un peu de repos. Sortons nos gourdes et mangeons un peu de viande séchée. Nous avons besoin de nos forces pour continuer notre harassant travail de déblaiement.

Ce battement régulier me fait peur mais, paradoxalement, me rassure en même temps.

- Je suis comme toi, mon ami. Réplique Maïfa, tout en prenant la main de son amant dans la sienne et en la serrant très fort. Quelque soit ce phénomène, je ne ressens pas de menace particulière à notre égard.

Son instinct a toujours été infaillible et nous rassure d'autant plus.

Je goûte à cet instant la chaleur du bonheur qui les uni et qui m'enveloppe d'une douce béatitude. Je les retrouve enfin mes compagnons ! Comme ils m'ont manqué ! Nous nous encroûtions dans les appartements du mielleux Thausus. Décidément, nous sommes plus fait pour l'action que pour l'étude, même si celle-ci est utile à notre développement intellectuel. Comprendre la vie pour pouvoir mieux en jouir dans des moments comme celui-ci ! Mais à quoi sert la connaissance sans les épreuves qui font le sel de toute existence ?

Mes compagnons dissertent entre eux pendant que moi-même je philosophe intérieurement. Leur bavardage me conforte dans ma pensée : à savoir que, sans eux, je n'irais pas loin dans ma recherche de l'inconnu et de l'être humain. Celui-ci n'est pas fait pour vivre seul. C'est en meute qu'il a commencé sa longue existence et c'est en meute qu'il devra la terminer. Mais, à chacun sa chacune et je sens un terrible vide dans ma vie depuis que j'ai tué mon Piotr. Surtout quand je les vois tous les deux, si unis et si complémentaires. Lui l'Homme, elle la Femme. Lui si perplexe devant les épreuves, elle si à l'aise. Lui si fort en apparence mais si faible à l'intérieur. Elle si forte à l'extérieur, mais si faible en dedans qui n'attendait qu'un maître !

L'estomac bien calé et notre vigueur revenue, nous nous remettons à notre tâche. Chacun est persuadé qu'il en va de notre avenir. Sortir cette chose de sa gangue de terre est devenu vital pour nous. Mon cœur bat la chamade et je ressens une immense envie de vivre. Cet objet a-t-il des pouvoirs euphoriques ?

Le jour commence à décliner lorsque nous mettons enfin à jour une petite boite noire, attachée par un grand filin d'acier rigide à la balise bleue produisant la lumière clignotante. Le bruit martèle le silence par son rythme infernal que suit le battement de nos cœurs douloureux et impatients.

Le coffret noir est rectangulaire et sur une de ses faces apparaissent trois boutons de couleur différente. Ils sont disposés en triangle. Sur la face opposée, une lumière égale à celle de la première balise rayonne intensément par intermittence en accord avec le tam-tam sourd. Je prends la caissette respectueusement entre mes mains : elle est froide, légère et douce au toucher. Son battement grave raisonne dans mes nerfs à vif jusqu'au tréfonds de mon âme. En la dégageant, nous l'avons sortie d'une en boite en métal complètement déchiquetée. C'était sûrement un étui destiné à la protéger et qui l'avait jusqu'ici rendue invisible et inaudible au reste du monde. Depuis combien de temps était-elle enfermée là ? Seule l'explosion de nos bombes l'avait fait ressortir. Il est probable même que les Teleps ignoraient son existence.

- Calmina, fais attention. Me lance Abrial, un peu pâle et tendu.

Je m'assieds sur un amoncellement de pierres et lève un doigt hésitant au-dessus d'un des boutons, le vert. Ne dit-on pas que c'est la couleur de l'espérance ? Et, sans plus attendre, le presse.

- Calmina, qu'as-tu fait ? Me crie Maïfa, affolée par l'audace de mon action.

A cet instant, le pulseur, comme je l'ai baptisé dans mon esprit, change de tonalité. Elle devient plus rapide et plus aiguë. Sa lumière change également et devient bleue. Le rayon s'allonge de plus en plus et monte dans les nues, forant le ciel d'un fin faisceau perçant et plongeant dans le néant de l'immensité de l'univers.

Dans mon émoi, je laisse choir la boîte au sol, face lumineuse contre terre. A cet instant, un nouveau prodige se produit : le coffret se retourne de lui-même afin de pouvoir continuer à darder son pinceau azuré vers l'infini du ciel.

- Qu'ai-je fait ! Reprenant malgré moi les paroles d'effroi de Maïfa. Ma curiosité nous perdra donc toujours ! Mes amis, éloignons-nous vite de cet engin avant qu'il ne nous explose en pleine figure ! Ou bien qu'un autre malheur ne s'abatte encore sur nous !

Mes compagnons ne se font pas prier et prennent leurs jambes à leur cou pour s'enfuir à toute vitesse, loin de la boîte maudite.

Arrivés à l'avion, nous nous retournons tous d'un bloc, sans nous consulter et pouvons alors constater que le faisceau bleu est toujours en activité et que rien ne s'est passé de fâcheux pendant notre course folle.

- Ce n'est peut-être qu'une super lampe après tout. Me souffle Maïfa, prenant la chose plus à la légère depuis que nous nous sommes éloignés du pulseur. Regarde Molosse : il n'a pas l'air d'être plus inquiet que cela !

- Ecoutez, de toute façon il est tard et le soleil va bientôt se coucher. Songeons à nous restaurer et dormons, si nous le pouvons. Demain, nous verrons bien si la nitescence est encore active. Nous aviserons alors.

- Moi, Calmina, je n'ai pas trop envie de rester à côté de cette " chose ".

- Allons Abrial, ne fais pas ta bête et obéis sans discuter à notre Reine. Un peu de courage, par la grande Déesse Bleue !

Au petit jour en nous éveillant laborieusement - chacun ayant passé une nuit passablement agitée - nous constatons avec plus de curiosité que de dépit que le pinceau bleu est toujours dardé vers les nuages.

La folie au cœur et l'impatience au ventre, je me laisse guider par ma soif de savoir et me dirige sereinement vers le pulseur.

Mes compagnons me suivent à deux pas derrière moi, plus réservés quant à leur envie de comprendre de quoi il retourne vraiment.

Alors que je n'en suis qu'à quelques mètres à peine, un grondement intense nous force à nous boucher les oreilles, tellement il est vif et violent, nous assourdissant totalement. Le soleil se voile alors et la pénombre envahit l'île. Un souffle puissant nous jette à terre, petits fétus de paille dans la tempête.

Abrial et Maïfa rampent peureusement vers moi et s'étreignent craintivement comme si la force qui nous avait jeté à bas allait les séparer à jamais.

Je lève la tête et là, la chose la plus incroyable qu'il m'ait été donné de voir s'offre à ma vue. Même la pyramide n'est rien en comparaison.

Les claquements de dents de mes compagnons se mêlent aux grondements terrorisés de Molosse. Son poil est droit sur son corps et ses yeux saillent de leurs orbites.

Un engin d'une taille effroyablement grande vient de se poser à coté du pulseur. Son diamètre doit atteindre les trente mètres. Il est rond et aplati sur les bords, d'un argent terne comme un bijou longtemps laissé à l'abandon. Et le plus impossible à comprendre est qu'il tourne sur lui-même, toupie géante laissée-là par un enfant monstrueux.

A peine remis de ma surprise, mais ne perdant pas une miette du spectacle, je me rends compte que la toupie s'arrête de tourner et que quatre pieds sortent de ses flancs pour venir se ficher en terre dans un chuintement mat. L'opération s'est effectuée sans secousses aucunes et le silence qui s'abat alors sur la campagne désolée nous assourdi encore plus que l'épouvantable tumulte de l'atterrissage.

La panique nous cloue au sol, nous empêchant de faire le moindre geste ou d'émettre la moindre parole. Même Molosse a cessé de grogner.

Je me force à lever un cou qui pèse une tonne et constate que le pulseur s'est éteint.

Comme rien ne bouge autour du gigantesque appareil, je me décide enfin à me remettre debout. Mes compagnons en font autant, toujours agrippés l'un à l'autre.

Une ouverture se fait jour dans un chuintement sinistre et une passerelle en descend jusqu'à terre. Je retiens Molosse par son cou épais, alors qu'il s'apprêtait à bondir en avant, babines retroussées et gueule bavante. Je tente de l'apaiser mais je n'y arrive pas car il doit sentir la peur qui me brûle le ventre à cet instant. Occupée à apaiser le chien, je ne lève la tête qu'après quelques instants. La stupeur me cloue sur place : deux êtres étranges sont en train de descendre de la soucoupe. Ils mesurent au bas mot deux mètres et sont habillés de longues robe pastel. Leur carnation est si pale qu'elle paraît translucide. Leurs cheveux sont blancs comme neige, filigranes et flottent au vent léger. Il dégage de leur personnalité une tranquillité, une quiétude apaisante qui me transporte immédiatement vers une paix si longtemps recherchée. Ils sont apparemment de type humanoïde et leur faciès me semble familier, malgré leur grande taille. Leur aspect est immensément sympathique.

Ils nous regardent tour à tour, lentement, sûrs d'eux, avec cette force tranquille des justes.

Ils nous adressent finalement la parole :

- Salut à vous, qui nous avez appelé (leur langage est le même que le notre, malgré un accent étrange et finalement agréable à entendre) Nous attendions depuis des millénaires ce moment intensif ! Enfin la Terre répond à notre appel ! Mais, nous ne comprenons pas l'existence de toutes ces ruines autour de nous ! Ou est votre civilisation évoluée, comme il était convenu ?

- Mais, balbutiais-je, qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? De l'Afrique ? Pourquoi parler de la Terre ? La réponse me vient alors comme une évidence qui m'aveuglais jusqu'ici. Enfin la lumière se fait jour en moi : Vous venez de là-haut ! De l'espace immense.
Alors, c'était donc vrai, il y a de la vie ailleurs.

La possibilité qui s'offre à mon esprit me grise : l'humanité n'est peut-être pas si perdue que ça. Peut-être cherchions-nous du mauvais coté pour sauver la race ! Mon émoi est intense.

Je reviens à l'instant présent d'où mes pensées m'avaient provisoirement éloignées et je comprends enfin le motif de leur venue : le pulseur !

Ce n'était qu'un émetteur destiné aux étrangers venus de l'espace. Depuis combien de temps ont-ils dit ? des millénaires...

Un vertige s'empare alors de moi, me laissant pantoise.

Je me relève lentement, doucement. J'apaise Molosse qui écume toujours. Mes compagnons ne bronchent pas d'un pouce. Quant aux visiteurs, ils s'entreregardent, comprenant eux aussi qu'ils s'agit d'une erreur.

- Nous ne pouvons rester ici. Nous devons reprendre notre radiodiffuseur afin que cela ne se reproduise pas. Ces terriens ne seront jamais capable de s'élever jusqu'à notre civilisation. Ils sont trop barbares.

- Attendez ! Laissez-moi comprendre, laissez-moi voir l'intérieur de votre vaisseau. Expliquez-moi d'où vous venez. Ce que j'appelle moi un pulseur, est-il là pour nous ? Est-il là depuis longtemps ? Pourquoi nous avoir laisser ceci ? Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire ici et maintenant ?

Les mots se bousculent dans ma bouches, les pensées se heurtent à la parole, ne laissant qu'un vide par rapport à mes réflexions intenses. Mon cerveau bouillonne et j'ai l'impression que ma tête va exploser au contact de ses êtres étranges venus de notre futur ou de notre passé.

- S'il vous plaît, répondez au moins à une de mes questions sinon je sens que je ne pourrais plus jamais avoir l'âme en repos.

- D'accord, nous allons accéder à ta requête. Que tes compagnons et toi-même entriez. Mais cette forme de vie nous paraît hostile. Qu'est-ce que c'est ? On dirait une espèce de loup, mais plus raboté.

Ils débarquent vraiment d'une autre planète, s'ils ne savent même pas reconnaître un chien d'un loup !

- Ce n'est qu'une forme de vie façonnée par les humains, effectivement à la base du loup, mais métissée pour servir à nos compatriotes de guides, de défenseurs, de bergers et surtout de compagnons fidèles. Mes passage à la bibliothèque de Thausus me servent à ce moment important. Mais qui sont ces gens pour méconnaître nos compagnons les plus familiers ? Ignorent-ils vraiment tout de notre vie ?

- Il n'est pas dangereux au moins !

- Non, si vous ne nous attaquez pas. Car c'est un excellent gardien qui protège l'homme et ses biens. Nos ancêtres s 'en servaient pour garder leur maison et leur troupeaux.

- Que de choses allez-vous vous aussi nous apprendre sur votre civilisation et sur son déclin ! Nous avons abandonné l'observation de la Terre depuis que vous avez appris à maîtriser l'art de la construction de vos maisons. Allons, jeune dame, suivez-nous dans notre vaisseau afin que nous puissions répondre à vos questions.

Mes compagnons, effarés, sont toujours tétanisés par la peur. Tout cela les dépasse vraiment.

Je les secoue:

- Allons, un peu de courage ! Vous n'allez pas flancher au moment de découvrir le secret de Tijon ! Et peut-être de l'humanité toute entière !

- Mais, mais, balbutie Maïfa, nous ne voulons pas entrer dans cet engins de l'enfer. C'est sûrement la Mort qui nous y attend !

Abrial lui, est blême et tremble de tout son corps.

- Bien. Mes amis, je vais rentrer seule, simplement accompagnée de Molosse pour me protéger au cas ou il y aurait un éventuel danger. Allez m'attendre dans l'avion, si vous avez vraiment trop peur de rester ici.

Je m'engage alors sur la passerelle, suivant les conseils des deux étrangers.

L'intérieur du vaisseau fourmille d'ordinateurs beaucoup plus petits que ceux dont nous avions pris l'habitude avec les Teleps. Des caisses pleines de boutons sont là également. A quoi peuvent-elles bien servir ? Une angoisse fugitive me saisit inopportunément, mais elle est vite passée car ma soif d'apprendre, cette curiosité maladive, me pousse toujours plus avant.

Les murs sont constellés de cartes de constellations que je ne reconnais pas. Quel est cet étrange endroit ? Où sommes-nous , qui sommes-nous, pauvres humains ?

- Mais d'où pouvez-vous bien venir, je ne reconnais aucunes de vos cartes stellaires ?

- Notre système solaire est là, me dit celui qui paraît le plus âgé, et voici le votre.

Ainsi, je reconnais notre système et ses planètes. Ils semblent si loin de l'autre univers qu'un vertige me prend. Alors il existe une technologie capable de traverser l'univers ! Quelle découverte pour moi ! C'est vertigineux.

- Combien y a t'il d'univers de par le cosmos ?

- Doucement, nous allons tout d'abord te faire passer sous le contrôleur afin d'apprécier tes connaissances et votre histoire à vous humains de la Terre. Ensuit, ce sera à nous, pour que tu puisses comprendre notre venue dans votre monde.

Il me désigne un fauteuil relié à un ordinateur. Un vieux reste de méfiance m'assaille alors :

- Qui me dit que vous ne voulez pas m'éliminer tout simplement ?

- Rien ni personne ne t'y forcera. La connaissance ne s'obtient que par différents sacrifices. Et ta peur doit s'effacer devant le discernement et l'entendement. Ne te fais pas plus ignare que tu ne l'es. Tu ne SAURAS qu'en testant toi-même cette machine.

- Crois-tu que nous n'ayons pas les moyens de t'occire autrement qu'en te promettant la vérité ?

- Rien ni personne ne t'y forcera. Mais si tu veux la connaissance, tu ne dois reculer devant rien, aucun sacrifice ne doit t'arrêter.

Je m'assieds dans un fauteuil relié à l'ordinateur qui se trouve en face de moi et attends sagement la suite des événements.

- Voilà qui est raisonnable de ta part, Reine Calmina. Tu verra, ce n'est pas douloureux, seulement un peu fatigant.

Je m'installe alors beaucoup plus confortablement, décidée à leur faire totalement confiance. Les étrangers se mettent aux commandes d'une console et je sens un léger vertige s'emparer de moi. A ma grande surprise, je vois défiler sur le mur en face de moi ma vie. Cette vie que j'avais oubliée pour un temps. La vie de la Reine Calmina et celle de son enfance choyée. Puis une étrange force vient m'aspirer le cerveau. Avant le sombrer complètement dans l'inconscience, j'ai la sensation que ma vie défile en image sur l'écran devant moi. Sensation extraordinaire qui m'envoie tout droit rêver d'événements oubliés depuis longtemps, kaléidoscope de ma vie mouvementée...

Quand je m'éveille enfin, je ne sais combien de temps s'est écoulé., mais le vaisseau, la présence de Dag et de Lamac, tout me semble familier.

- Nous avons profité de ton inconscience pour t'apprendre notre langue et tout ce qui t'était nécessaire pour comprendre notre venue et notre civilisation. Dag parle lentement, semblant jauger mon temps de réflexe, qui s'avère d'après sa réaction positive, très bon.

- Effectivement, nous n'avons plus besoin du translater pour communiquer ensemble. Je me demandai à quoi pouvait servir cette boîte noire. Je comprends maintenant que vous interprétiez parfaitement mes paroles. Votre civilisation est très en avance sur la notre et nous devons vous paraître bien barbares avec nos guerres successives et notre retour à l'anarchie.

- Ne t'inquiètes pas, nous sommes aussi passés par tous ces stades d'évolution et de régression ininterrompues. C'est la destinée des êtres supérieurs jusqu'à ce qu'ils obtiennent la sagesse suprême. Notre seule volonté maintenant est d'améliorer notre esprit et nos connaissances. Nous avons détruit nos chromosomes d'agressivité. Ainsi notre vie débarrassée de son côté sanguinaire est devenue beaucoup plus agréable, tournée vers le bien-être de nos frères. Notre race est dépourvue de toute forme de violence.

- Ce que vous avez obtenu par manipulations génétiques (je pense par exemples aux Teleps) nous sommes capables de le faire par notre simple volonté. Nous avons développé les parties du cerveau humain qui vous semble si incompréhensibles et inutiles.

- Nous sommes aptes à déplacer des objets, de nous téléporter, de parler à un ami, même s'il est très éloigné et cela sans avoir recours à un appui mécanique, juste par notre seule volonté.

Quelles perspectives extraordinaires ! Tout ceci me laisse perplexe et pleine d'espoir en l'avenir des terriens. Il faut que j'aille immédiatement en faire part à mes compagnons, qui doivent d'ailleurs être morts d'inquiétude à mon sujet !

- Vas et ramène-les pour qu'ils puissent eux aussi bénéficier de notre enseignement bénéfique. Me dit Lamac en me poussant gentiment sur la passerelle.

- A tout à l'heure mes amis.

Lamac m'accompagne jusqu'au radio diffuseur qu'il ramasse.

- Je le reprend, il n'a plus aucune utilité sur cette planète maintenant.

Lui faisant un grand sourire approbateur, je poursuis ma route vers mes amis. Il m'adresse un signe de la main, complice.

Quand j'arrive à l'avion, mes compagnons dorment encore. Combien de temps suis-je restée absente ? Je ne ressens ni faim ni fatigue. Molosse se jette sur moi en aboyant, heureux de me revoir, mais ce qui a pour effet de réveiller en sursaut mes deux amis.

- Debout, suivez-moi et venez apprendre les mystères de l'univers. Si vous voulez en savoir autant que moi, et vous le devez, levez-vous et venez avec moi dans la soucoupe des Atlantes. Et oui, vous m'avez bien entendus : des Atlantes. La légende
avait un fond de vérité. Ils ont bien existé, et existent toujours d'ailleurs !

Mes mots se bousculent tellement je suis excitée. Mes compagnons me regardent avec des yeux ronds, éberlués. Ils sont si comiques que j'ai du mal à retenir un éclat de rire.

- Mais, mais, balbutie Maïfa, effarée. Quelle langue parle-tu donc, Calmina, tu a perdu la raison ! Que t'ont-ils fait ?

Quelle langue ? Mon dieu, je suis tellement exaltée que j'ai utilisé le langage des Atlantes pour leur parler !

Alors mon fou rire déborde et explose. Je suis obligée de m'asseoir tant je pouffe. Et leur tête effarée ne fait qu'accroître mon hilarité. Ils pensent sûrement que je suis devenue folle.

Molosse s'est assis en face de moi et me regarde, la tête penchée sur le coté, des points d'interrogations dans le regard.

Qu'ils sont comiques, tous les trois. Allons, ressaisis-toi, ma fille. Je reprends mon calme à grand peine. J'essuie mes yeux larmoyants et aspire une grande goulée d'air frais.

- Excusez-moi, mais vous êtes si drôles tous les trois, que je n'ai pu m'empêcher de rire.

- Allons, suivez-moi dans la soucoupe des Atlantes, je vous expliquerai tout en chemin.

Ils me suivent, plus par habitude que par désir.

Les faire grimper dans le vaisseau, puis mettre les casques ne fut pas une mince affaire ! Mais quel résultat à la sortie ! Leur apprentissage a duré dix heures que j'ai mis à profit pour mieux connaître mes nouveaux amis. Ils m'ont également fait passer des examens médicaux qui m'ont appris avec émerveillement que j'attendais un enfant. Piotr, ton passage sur cette terre n'aura pas été vain. Un enfant ! Un bébé de lui ! Rien au monde ne pouvait me faire plus plaisir. Mon amour survivra donc à travers ce don du ciel. Je porte l'espérance de l'humanité en moi et j'espère de tout cœur qu'il en est de même pour Maïfa, ce que nous confirmerons plus tard nos amis. Elle est doublement comblée car elle porte en elle des jumeaux !

Quand les Atlantes partirent, ils me nommèrent la gardienne du savoir de la terre. A charge pour moi de le transmettre à nos enfants et de reconstruire une civilisation basée sur la sagesse et le respect des autres. Tolérance devra être le maître mot du futur. Lamac a détecté des grappes d'humains sur d'autres continents. Plusieurs foyers que nous irons explorer et coloniser grâce à l'avion. Mais avant tout il faut s'organiser et protéger nos enfants à venir.

Tijon me semble un endroit parfait pour tout recommencer. Mon premier devoir est d'organiser la survie sur Moon. Nous devons cultiver la terre ravagée et ramener sur l'île des spécimens d'animaux qui doivent errer dans mon ancien royaume.
Quand nous serons bien installés et que nos enfants seront nés, j'irais à la recherche des survivants de notre race et grâce au matériel laissé par les Atlantes, je les éduquerais.

L'aube se lève sur un jour prometteur. Les mains sur mon ventre qui s'arrondit doucement, j'offre mon visage au soleil roi. Mes cheveux sont soulevés par un vent léger porteur d'espoir. L'astre darde ses feux rougeoyants sur l'île et sur mon sourire confiant.
Enfin, je connais le sens de mon existence.

FIN

 

Publié dans : lasophie
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