Concours

Commentaires

Recommander

lasophie

Samedi 16 avril 2005 6 16 /04 /Avr /2005 00:00

Suite 3...

CHATIMENT


Les jours qui suivirent furent mornes. Les uns et les autres se regardaient, se jaugeaient et apprenaient doucement à se connaître. Les blessés se rétablissaient très lentement.

Quant à Piotr, il était victime d'une amnésie totale qui me bouleversait. Il ne me reconnaissait plus. Même son village et sa maison ne lui étaient plus familiers. Le vide de son regard quand il nous contemplait me faisait mal. J'aurais presque préféré qu'il n'en revienne pas vivant. Car à mon grand désespoir, il me semblait s'animer que lorsque apparaissait Zinatra. Ce petit bout de femme qui, dans sa vie passée, n'avait jamais existé pour lui, lui apportait un grand réconfort. Ma jalousie n'a plus de limite. Mais je ravale mon amertume et attend avec impatience le jour où, enfin il recouvrira la mémoire et remettra les éléments du puzzle de sa vie en ordre.

Zinatra, que je considérais comme une amie, une sœur de douleur, s'ingénie, par sa coquetterie et ses minauderies à se rendre encore plus indispensable auprès de lui. Quelle fourbe !

L'ambiance commence à se dégrader et la situation devient tendue car mes compagnons et les siens ne sont pas dupes de son manège. Je suis on ne peut plus irritable et personne n'ose m'approcher sans avoir prit soin d'y regarder à deux fois.

Au matin du troisième jour du sauvetage, je rentre dans la chambre de Piotr :

- Je t'ai apporté ton petit déjeuner, Piotr. Comment vas-tu ce matin ?

- Bien, merci beaucoup, me répond-il d'un air absent. Il ne fallait pas te déranger, heu... Ah oui, Calmina. Excuses moi, j'ai du mal à me rappeler le nom de chacun d'entre vous. Mais Zinou m'avait promis de venir boire son café avec moi ce matin et je croyais que c'était elle.

- Et tu es très déçu, évidemment !

- Oui, mais je pense qu'elle ne va pas tarder.

- Ecoute. Il est temps pour nous d'avoir une discussion sérieuse. Nous étions, comment dire, un couple avant ton stupide accident. Tu m'aimais et tu m'as aimé au premier regard.

- Non, je ne te crois pas. Mon cœur me le dirait sans cela. Allons. Tu es simplement jalouse de Zinou !

- Bien sur que j'en suis jalouse , explosais-je. Tu étais à moi Tu m'appartenais !

- Comment peux tu parler de la sorte d'un être humain ! Je ne suis pas une chose et surtout pas ta chose ! D'après ce que j'ai compris, tu es notre chef ici. Mais cela ne te donne aucun droit sur moi. Je me sens totalement libre vis à vis de toi. Et d'ailleurs, si je t'avais vraiment aimé, comme tu le prétends, jamais je ne t'aurais laissé seule et se serais parti en mer sans toi !

- Piotr, Piotr, souviens-toi. Souviens-toi de nos nuits enflammées ! Regarde-moi, regarde mon corps, suppliais-je.

A ces mots, je commence à me déshabiller. Il se jette alors sur moi et me gifle.

- Ça suffit, maintenant ! Reprends toi ! Retrouves un peu de dignité, je t'en prie. Tu n'es qu'une allumeuse stupide et bornée. Couvre-toi ! Tu me dégouttes !

Tout en parlant, il me secoue et me pousse dehors avec mes vêtements qu'il lance rageusement au loin. Il claque la porte sur moi, non sans m'avoir lancé un regard de mépris.

Quelle honte ! Quelle humiliation ! Une rage froide me saisit alors. D'accord, tu veux la guerre. Tu l'auras ! J'enfile ma chemise et me réfugie dans ma chambre. Au même moment, j'entend le rire de Zinatra mêlé à celui de Piotr. Lui raconte-t-il notre orageuse entrevue ? Je bous, je vais exploser. J'attrape un vase qui était là, à ma portée et le jette sur la porte où il explose avec fracas. Je commence à tourner en rond dans la pièce comme une louve en cage. Quelle belle journée en perspective !

Mais mon geste ne m'a pas calmé. La rage m'aveugle. Je saisis alors mon lasernium et me précipite dans le couloir. Là, j'ouvre la porte de Piotr avec une telle violence qu'elle va claquer le long du mur d'où il se détache alors un morceau de plâtre. Le spectacle qui m'attend attise encore d'avantage ma colère ; ils sont entrelacés sur le lit, nus tous les deux. Piotr me regarde avec défi tout en continuant à caresser les seins de Zinatra.

Je lève alors mon arme vers eux, et lentement, froidement, je tue d'abord Piotr, puis Zinatra qui hurle comme une folle.

Je reste le doigt appuyé sur la détente et continue à les arroser du feu de mon arme mortelle. Ils deviennent bientôt une bouillie informe que même leur mère ne reconnaîtrait pas. Les hurlements de Zinatra résonnent encore à mes oreilles. Les autres, attirés par les cris arrivent affolés, me ceinturent sans mal et me désarment. Je suis vidée . Je me laisse faire comme une poupée de chiffon. L'horreur de la situation m'apparaît d'un seul coup : je les ai tués ! Tous les deux ! Mon ancienne cruauté est revenue au galop. Piotr était un être qui m'avait apporté la stabilité mais quand il a avoué ne plus m'aimer, le mur patiemment construit autour de moi s'est effondré comme un château de cartes et le vernis a craqué. Je suis plus une reine qu'une femme, en fin de compte.

Les autres m'ont poussé dans ma chambre et en ont fermé la porte à clef. Et me voici, pour la troisième fois de ma vie, prisonnière.

La lucidité avec laquelle je considère la situation me fait du bien. A quoi bon avoir des regrets ! Ils ont finalement bien mérité leur châtiment. Et ils n'ont pas encore assez souffert à mon gré. L'univers n'est que violence et seul les plus forts survivront, comme il en est depuis des lustres et des lustres. Depuis que le monde est monde et qu'il existe des races assez différentes pour s'affronter et des conflits ou l'amour à toujours joué un très grand rôle. Pourquoi essayer de changer l'ordre des choses ? Pourquoi essayer de changer la nature profonde de chaque espèce ? Y a-t-il de la pitié dans l'araignée patiemment tapie au fond de son trou, attendant qu'une proie vienne gentiment s'engluer dans sa toile pour lui servir de repas.

La plante Carnivore a-t-elle de la peine pour l'insecte qu'elle étouffe lentement avant de la digérer ? Sans la force, rien ne peut survivre. Combien de merveilles sont mortes à cause de leur faiblesse.

Je pense alors à la peine que les autres vont avoir pour emporter les restes de leurs amis et combien il leur faudra frotter pour nettoyer les morceaux de chair collés sur les meubles et les murs !

Cela me fait éclater d'un grand rire de démente qui résonne macabrement dans toute la demeure. J'imagine mes ex-compagnons frissonnants à ce son et cela me réjouit profondément.

Le soleil est maintenant haut dans le ciel et j'entends des pas devant ma porte.

- Reine Calmina, prépare-toi à être jugée !

Tous sont là, je les sens, hume leur soif de vengeance.

Effectivement, quand la porte s'ouvre, ils forment une haie rageuse que je franchis avec un dédain majestueux, réussissant à cacher l'angoisse qui me tord les tripes. Car je connais d'avance leur verdict : la mort. Il va me falloir user de ma longue expérience de reine pour me sortir de ce mauvais pas.

- Descends, nous allons te communiquer la sentence qui a résulté de notre conciliabule.

- Tiens, Thausus ! Tu as reprit du poil de la bête, on dirait ! J'ai l'impression que cette situation t'arranges. Tu vas pouvoir à nouveau faire preuve de ton autorité et reprendre ta place de chef !

Mon ton narquois à l'air de les surprendre et les déstabilise un peu. Peut-être pensent-ils que je suis réellement devenue folle. Si cela les arrange, je n'y vois aucun inconvénient, au contraire : j'aurai plus de plaisir à retourner la situation en ma faveur, ce dont je ne doute.

Je descends les marches avec une dignité outragée et irritée. Ils me surveillent avec attention et Thausus tient mon arme d'une main ferme. Je suis persuadée qu'il n'aurait aucune hésitation à s'en servir. Je ne dois jamais oublier que la plupart d'entre eux sont télépathes.

Je n'ose regarder mes anciens amis. Me sont-ils favorables ou non ? Vont-ils suivre la loi du plus fort ?

En tous cas, Molosse, lui, à mon arrivée au bas de l'escalier, me fait une fête turbulente. C'est tout juste si j'arrive à marcher, perdant ainsi un peu de ma superbe. Il me saute dessus et tente à chaque fois de me lécher le visage au risque de me faire chuter à chaque pas. Fidèle, j'aurai dû t'appeler fidèle !

Je lui prends sa grosse tête entre mes mains, heureuse de ce réconfort sans calcul, et lui donne un baiser sur le museau.

Il m'apaise, et c'est toujours dans ces moments les plus graves que l'on peut compter sur les animaux, contrairement à l'homme qui n'hésite jamais à voir son intérêt au lieu de celui de ses amis.

Je m'assieds tranquillement et les attends, attentive, le dos très droit, le front lisse et le regard franc. Ma réaction les surprend. Bien sûr, une folle se doit de se comporter comme une folle, mais sûrement pas comme une femme sereine ni comme une souveraine. Ils s'attendaient à une femme hors d'elle-même et complètement hystérique.

Je vous écoute, déclarais-je sévèrement.

Thausus prend alors la parole :

- Calmina, ton châtiment sera la mort par ton arme. Je me chargerai moi-même de ton exécution, ainsi en a décidé cette aimable assemblé. Tu n'avais pas le droit de tuer nos amis, même si tu aimais Piotr et que cela te semblait injuste de voir ton amant dans les bras d'une autre. Tu ne leur a laissé aucune chance !

- Cher Thausus, dois-je te rappeler que je suis reine et qu'une reine à le droit de vie ou de mort sur ses sujets ? Ne m'avaient-ils pas juré fidélité en me suivant ? Vous m'avez vous-même choisi comme guide. Qui êtes vous pour me juger ? Vous, misérables insectes que j'ai conduits vers la lumière et la liberté ?

Je les regarde lentement, faisant le tour, les uns après les autres, les accusant de mon regard foudroyant de reine offusquée. La lumière de cet après-midi frappe mes cheveux, leur donnant un éclat flamboyant et semble appuyer mes dires, communiquant plus de poids à mes propos courroucés.

- Toi, Maïfa, quand tu as lâché les bombes meurtrières sur Moon et toi, Thausus quand tu as achevé son misérable travail de destruction, qui vous a condamné ? Personne. Malgré la gravité de vos actes, qui vous a puni ? Vous êtes là, tous les deux bien
vivants. Vous les Teleps, qui a été vous chercher sous les cadavres de vos concitoyens ? Toi, Abrial, qui a extrait de ta blessure le projectile qui ne t'aurait laissé aucune chance de survie s'il était resté dans la plaie ? Vous m'êtes tous redevables, d'une façon ou d'une autre, tous autant que vous êtes !

Au fur et à mesure que mes paroles tombent tels des couperets sur leur nuques baissées par la honte, je sens que mes mots rentrent dans leur conscience et commencent à produire leur effet.

- Je vous propose une chose : Je vais partir et qui veux me suivre sera le bienvenu. Dans mon immense mansuétude, je vous pardonne et vous promet qu'il n'y aura pas de châtiment pour le crime de lèse-majesté que vous venez de commettre envers ma personne. Il y a deux avions, ce qui fait que nous pouvons former deux groupes, sans entraver la liberté de mouvement de ceux qui veulent rester. Il est temps de remettre les pendules à l'heure, chers compagnons de malheur. La vie n'est pas un jeu. N'avons-nous pas été créés pour que vive nos souvenirs et nos gènes à travers les générations futures ? Ne sommes-nous pas sur cette terre que pour continuer la race de nos ancêtres, comme l'on fait nos pères avant nous ? Il nous faut trouver d'autres êtres
sur cette planète afin d'engendrer la future génération et pour que vive l'espèce humaine. La simplicité et la beauté de la nature doivent nous servir d'exemple et nous guider dans notre longue quête. Il va nous falloir toujours aller de l'avant et ne regarder en arrière que pour profiter de l'expérience de nos erreurs passées. Je vous laisse réfléchir. Je vais préparer mes affaires pour ce long voyage. Moi, je continue ma route vers l'avenir de l'humanité.

Comme je l'avais prévu, aucun ne proteste et tous s'écartent pour me laisser le passage. J'en ris intérieurement. Ils sont si faciles à manœuvrer ! Cette soif de découverte qui me pousse toujours en avant semble les avoir impressionnés. Je les sens hésitants et prêts de nouveau à me suivre. De tous temps les beaux parleurs ont su fustiger les foules.

Cette expérience me redonne une force nouvelle. Une flamme neuve me réchauffe et un feu intérieur brûle en moi. Qu'ils me suivent ou qu'ils restent, peut m'importe. Moi, je vais droit devant, balayant les obstacles qui se dressent toujours sur ma route. Le jeu n'en vaut-il pas la chandelle ?

Le soleil se couche à présent, laissant une traînée flamboyante sur le paysage. La beauté de ce spectacle ne me laisse pas indifférente. De la fenêtre de ma chambre, l'esprit en repos, je contemple les ombres qui prennent peu à peu possession des lieux.

Je rassemble quelques frusques éparpillées de ci delà et les entasse au hasard dans mon sac de voyage.

Les vivres et l'eau seront mon deuxième paquetage.

En descendant, je ne trouve personne dans la grande salle. Ont-ils décidé de ne pas m'accompagner dans mon long périple ? Je prends alors, en plus de mes pauvres provisions de route, une flasque de vin pour égayer mes futures nuits qui seront, je le devine, longues et solitaires. Je sens monter en moi une nausée insolite. Je me croyais blindée contre les cruautés de la vie. Mais je me sens depuis peu si fragile !

Je pousse la porte en ne me retournant pas. Que m'importe de regarder en arrière maintenant, puisque tous mes souvenirs attachés à ce lieu ne feront pas resurgir mon amour défunt. Le vent est violent et fait voler mes cheveux en tous sens, séchant les quelques larmes qui perlent malgré moi à mes paupières.

Il est inutile de s'attarder ici. Je me dirige vers les avions. La nuit ne va pas tarder à tomber, mais, je sais que grâce à mon radar de bord, je pourrai voler dans l'obscurité.

En arrivant sur l'aire de décollage je m'aperçois qu'il manque un des deux appareils. Alors voilà, ils sont partis sans même me dire au revoir ! Je m'approche de l'autre machine, et constate alors que les moteurs chauffent déjà. Une surprise m'attend à l'intérieur. Ils sont là, mes plus fidèles compagnons : Maïfa, Abrial, Molosse m'ont précédé et m'attendent avec impatience. Chers amis, comment ai-je put douter de vous ?

- Calmina, quelle est notre destination ?

Le fait que personne ne me pose de question ni ne me juge me fait alors monter les larmes aux yeux, encore une fois ! Décidément, je deviens de plus en plus impressionnable ! Mais je ne veux rien en laisser voir et fais comme si la situation était tout à fait normale.

- Chère Maïfa, je crois que pour le moment un survol de Moon me semble approprié. Il faut aller voir si l'on ne peut rien récupérer des précieux instruments que nous ont légués nos ancêtres. Savez-vous où sont parti les Teleps ?

- Non, hélas. Mais il me semble les avoir entendus parler d'Amérique ! Quel long voyage ! Ton projet d'aller sur Moon est une bonne idée, mais ne ferions-nous pas bien d'attendre le levé du jour ? Abrial, je préfère atterrir sur Moon de nuit plutôt que de rester une seconde de plus ici, ou j'ai de trop horribles souvenirs.

- Okay, alors, allons-y, et en route pour de nouvelles aventures !

Abrial prend les commandes. Molosse se couche en rond à mes pieds, en soupirant d'aise. Lui aussi a fait son choix. Maïfa entonne une douce mélopée qui vient du fond des âges. Elle me berce doucement et je fini par sombrer dans un profond sommeil.

Je plonge dans un rêve sans fond : Mon Piotr, celui d'avant, celui qui m'aimait, est là, à mes côtés et me parle doucement. Mais ses paroles ne m'atteignent pas. Il ouvre désespérément la bouche mais aucun son ne me parvient. Il y a un invisible mur entre nous, que je frappe de mon poing serré, vainement. Même le bruit de mes coups ne me parvient pas. Nos mains se cherchent mais ne peuvent se joindre. Je vois ses lèvres bouger, mais je ne peux saisir ce qu'il essaye vainement de me communiquer. Il paraît baigner dans une eau glauque et ses beaux cheveux blonds flottent autours de lui. Je hurle alors son nom de toute la force de mes poumons, à m'en déchirer la gorge... Et me réveille en sursaut. Je suis en nage. Personne ne s'est aperçu de rien. Sauf peut-être Molosse qui me lance un curieux regard fait de chagrin et de compassion. Sans doute devine-t-il que sans mon Piotr je me sens comme une étoile sans lumière, un soleil sans chaleur. Quelle étrange sensation que ce vide en moi. Quelquefois, son nom éclate dans ma tête comme une bulle de savon irisée. Allons, chère Reine, du courage ! Secoue toi un peu et pense à l'avenir et au devenir des Tiens, qui se sont de nouveau remis entre tes mains, te confiants avec assurance leur vie, sans se poser de dérisoires questions.

Nous arrivons en vue de Moon. La nuit noire et sans lune nous empêche de distinguer quoi que ce soit.

- Nous allons dormir dans l'avion. Molosse se chargera de monter la garde et nous avertira au moindre danger. Demain, il fera jour !

Molosse ouvre ses yeux et se redresse, comprenant intuitivement ce que l'on attend de lui, comme d'habitude.

Cette fois, c'est un sommeil réparateur qui m'emporte tout doucement dans un oubli bienfaisant.
 
LE VRAI SECRET DE TIJON


A notre réveil, au petit jour, le spectacle de Tijon détruite nous surprend et nous désole. Nous aurions du nous y attendre mais la réalité de la puissance de nos bombes nous accable. Il ne reste rien de la ville rasée à jamais. Même du dôme en verre rien ne subsiste, pas même un tesson. La ville est complètement vitrifiée. Au loin, ce qui n'a pas été frappé directement par les puissants obus, rien ne demeure plus que quelques décombres épars.

- Allons voir aux alentours s'il ne reste pas des survivants, les Garles n'ont pas mérité d'être laissés sans secours. Ils ont été, tout comme nous, les victimes des événements où plutôt des Teleps. Profitons en également pour chercher d'éventuelles armes
abandonnées qui pourraient nous servir dans notre future quête. Les mots ont du mal à sortir de ma gorge nouée.

Tandis que nous avançons précautionneusement parmi les éboulis, le silence qui règne ici nous enveloppe comme une chape de plomb et pèse sur nos consciences à vif. Même les animaux ont disparu. Ces charmants singes si mutins et ces adorables perroquets multicolores qui peuplaient jadis la forêt de Tijon ne nous charmerons plus par leur présence. Quelques arbres ont résisté au souffle des explosions mais ils sont chétifs et presque tous ont perdu leur feuillage. Quel désastre écologique !

Ici le temps semble s'être figé à jamais.

Soudain, tandis que nous progressons dans ce lugubre paysage, nos oreilles s'habituant au silence pesant de l'endroit, nous parvient alors un sourd battement, comme un cœur qui aurait été abandonné là par un des habitants assassinés.

- Tu entends, Calmina ?

- Oui, Abrial. Approchons-nous doucement pour savoir de quoi il en retourne.

Maïfa retrouve immédiatement sa position d'alerte et sort son coutelas, avançant tous ses sens aux aguets. C'est elle qui nous ouvre la route, se guidant au bruit qui martèle maintenant nos tympans. Son rythme bat à l'unisson avec le sang de nos veines. Derrière un monticule de débris, elle s'arrête alors et nous fait signe d'approcher en silence. Qu'allons-nous encore découvrir sur cet étrange continent ?

Une lumière rouge clignote en harmonie avec le ronron qui nous a fait venir là. Les deux sortent apparemment d'une machine étrange que nous n'avions encore jamais vue du temps où Moon était occupée par les Teleps. C'est une petite boite bleue qui est reliée par un filin à sûrement quelque chose d'autre qu'il nous faut découvrir.

- Que faisons-nous, Calmina ? Me demande Maïfa, soucieuse avant tout de notre sécurité.

- Tu n'as donc plus de curiosité, ma chère ? Lui répliquais-je en haletant d'une impatiente envie de savoir. Creusons !

Nous nous précipitons pour dégager les amoncellements de pierres qui recouvre à demi cet étrange appareil qui continu à palpiter malgré l'anéantissement de Tijon.

Est-ce encore un piège de ce maudit Thausus ? Pour le savoir, une seule chose à faire : creuser. De plus en plus intrigués, nous accélérons les fouilles. Mais, à mains nues, ce n'est pas une chose facile. La lumière se fait de plus en plus vive au fur et à mesure de l'avancement de nos recherches.

Au bout de deux heures, nous nous arrêtons, épuisés et en eaux.

- Ma Reine, c'est désespérant. Sous combien de mètres cubes de terre cette chose est- elle enterrée ? Souffle bruyamment Maïfa.

- Qu'allons-nous trouver là-dessous, Prononce difficilement mon peureux compagnon.

- Prenons un peu de repos. Sortons nos gourdes et mangeons un peu de viande séchée. Nous avons besoin de nos forces pour continuer notre harassant travail de déblaiement.

Ce battement régulier me fait peur mais, paradoxalement, me rassure en même temps.

- Je suis comme toi, mon ami. Réplique Maïfa, tout en prenant la main de son amant dans la sienne et en la serrant très fort. Quelque soit ce phénomène, je ne ressens pas de menace particulière à notre égard.

Son instinct a toujours été infaillible et nous rassure d'autant plus.

Je goûte à cet instant la chaleur du bonheur qui les uni et qui m'enveloppe d'une douce béatitude. Je les retrouve enfin mes compagnons ! Comme ils m'ont manqué ! Nous nous encroûtions dans les appartements du mielleux Thausus. Décidément, nous sommes plus fait pour l'action que pour l'étude, même si celle-ci est utile à notre développement intellectuel. Comprendre la vie pour pouvoir mieux en jouir dans des moments comme celui-ci ! Mais à quoi sert la connaissance sans les épreuves qui font le sel de toute existence ?

Mes compagnons dissertent entre eux pendant que moi-même je philosophe intérieurement. Leur bavardage me conforte dans ma pensée : à savoir que, sans eux, je n'irais pas loin dans ma recherche de l'inconnu et de l'être humain. Celui-ci n'est pas fait pour vivre seul. C'est en meute qu'il a commencé sa longue existence et c'est en meute qu'il devra la terminer. Mais, à chacun sa chacune et je sens un terrible vide dans ma vie depuis que j'ai tué mon Piotr. Surtout quand je les vois tous les deux, si unis et si complémentaires. Lui l'Homme, elle la Femme. Lui si perplexe devant les épreuves, elle si à l'aise. Lui si fort en apparence mais si faible à l'intérieur. Elle si forte à l'extérieur, mais si faible en dedans qui n'attendait qu'un maître !

L'estomac bien calé et notre vigueur revenue, nous nous remettons à notre tâche. Chacun est persuadé qu'il en va de notre avenir. Sortir cette chose de sa gangue de terre est devenu vital pour nous. Mon cœur bat la chamade et je ressens une immense envie de vivre. Cet objet a-t-il des pouvoirs euphoriques ?

Le jour commence à décliner lorsque nous mettons enfin à jour une petite boite noire, attachée par un grand filin d'acier rigide à la balise bleue produisant la lumière clignotante. Le bruit martèle le silence par son rythme infernal que suit le battement de nos cœurs douloureux et impatients.

Le coffret noir est rectangulaire et sur une de ses faces apparaissent trois boutons de couleur différente. Ils sont disposés en triangle. Sur la face opposée, une lumière égale à celle de la première balise rayonne intensément par intermittence en accord avec le tam-tam sourd. Je prends la caissette respectueusement entre mes mains : elle est froide, légère et douce au toucher. Son battement grave raisonne dans mes nerfs à vif jusqu'au tréfonds de mon âme. En la dégageant, nous l'avons sortie d'une en boite en métal complètement déchiquetée. C'était sûrement un étui destiné à la protéger et qui l'avait jusqu'ici rendue invisible et inaudible au reste du monde. Depuis combien de temps était-elle enfermée là ? Seule l'explosion de nos bombes l'avait fait ressortir. Il est probable même que les Teleps ignoraient son existence.

- Calmina, fais attention. Me lance Abrial, un peu pâle et tendu.

Je m'assieds sur un amoncellement de pierres et lève un doigt hésitant au-dessus d'un des boutons, le vert. Ne dit-on pas que c'est la couleur de l'espérance ? Et, sans plus attendre, le presse.

- Calmina, qu'as-tu fait ? Me crie Maïfa, affolée par l'audace de mon action.

A cet instant, le pulseur, comme je l'ai baptisé dans mon esprit, change de tonalité. Elle devient plus rapide et plus aiguë. Sa lumière change également et devient bleue. Le rayon s'allonge de plus en plus et monte dans les nues, forant le ciel d'un fin faisceau perçant et plongeant dans le néant de l'immensité de l'univers.

Dans mon émoi, je laisse choir la boîte au sol, face lumineuse contre terre. A cet instant, un nouveau prodige se produit : le coffret se retourne de lui-même afin de pouvoir continuer à darder son pinceau azuré vers l'infini du ciel.

- Qu'ai-je fait ! Reprenant malgré moi les paroles d'effroi de Maïfa. Ma curiosité nous perdra donc toujours ! Mes amis, éloignons-nous vite de cet engin avant qu'il ne nous explose en pleine figure ! Ou bien qu'un autre malheur ne s'abatte encore sur nous !

Mes compagnons ne se font pas prier et prennent leurs jambes à leur cou pour s'enfuir à toute vitesse, loin de la boîte maudite.

Arrivés à l'avion, nous nous retournons tous d'un bloc, sans nous consulter et pouvons alors constater que le faisceau bleu est toujours en activité et que rien ne s'est passé de fâcheux pendant notre course folle.

- Ce n'est peut-être qu'une super lampe après tout. Me souffle Maïfa, prenant la chose plus à la légère depuis que nous nous sommes éloignés du pulseur. Regarde Molosse : il n'a pas l'air d'être plus inquiet que cela !

- Ecoutez, de toute façon il est tard et le soleil va bientôt se coucher. Songeons à nous restaurer et dormons, si nous le pouvons. Demain, nous verrons bien si la nitescence est encore active. Nous aviserons alors.

- Moi, Calmina, je n'ai pas trop envie de rester à côté de cette " chose ".

- Allons Abrial, ne fais pas ta bête et obéis sans discuter à notre Reine. Un peu de courage, par la grande Déesse Bleue !

Au petit jour en nous éveillant laborieusement - chacun ayant passé une nuit passablement agitée - nous constatons avec plus de curiosité que de dépit que le pinceau bleu est toujours dardé vers les nuages.

La folie au cœur et l'impatience au ventre, je me laisse guider par ma soif de savoir et me dirige sereinement vers le pulseur.

Mes compagnons me suivent à deux pas derrière moi, plus réservés quant à leur envie de comprendre de quoi il retourne vraiment.

Alors que je n'en suis qu'à quelques mètres à peine, un grondement intense nous force à nous boucher les oreilles, tellement il est vif et violent, nous assourdissant totalement. Le soleil se voile alors et la pénombre envahit l'île. Un souffle puissant nous jette à terre, petits fétus de paille dans la tempête.

Abrial et Maïfa rampent peureusement vers moi et s'étreignent craintivement comme si la force qui nous avait jeté à bas allait les séparer à jamais.

Je lève la tête et là, la chose la plus incroyable qu'il m'ait été donné de voir s'offre à ma vue. Même la pyramide n'est rien en comparaison.

Les claquements de dents de mes compagnons se mêlent aux grondements terrorisés de Molosse. Son poil est droit sur son corps et ses yeux saillent de leurs orbites.

Un engin d'une taille effroyablement grande vient de se poser à coté du pulseur. Son diamètre doit atteindre les trente mètres. Il est rond et aplati sur les bords, d'un argent terne comme un bijou longtemps laissé à l'abandon. Et le plus impossible à comprendre est qu'il tourne sur lui-même, toupie géante laissée-là par un enfant monstrueux.

A peine remis de ma surprise, mais ne perdant pas une miette du spectacle, je me rends compte que la toupie s'arrête de tourner et que quatre pieds sortent de ses flancs pour venir se ficher en terre dans un chuintement mat. L'opération s'est effectuée sans secousses aucunes et le silence qui s'abat alors sur la campagne désolée nous assourdi encore plus que l'épouvantable tumulte de l'atterrissage.

La panique nous cloue au sol, nous empêchant de faire le moindre geste ou d'émettre la moindre parole. Même Molosse a cessé de grogner.

Je me force à lever un cou qui pèse une tonne et constate que le pulseur s'est éteint.

Comme rien ne bouge autour du gigantesque appareil, je me décide enfin à me remettre debout. Mes compagnons en font autant, toujours agrippés l'un à l'autre.

Une ouverture se fait jour dans un chuintement sinistre et une passerelle en descend jusqu'à terre. Je retiens Molosse par son cou épais, alors qu'il s'apprêtait à bondir en avant, babines retroussées et gueule bavante. Je tente de l'apaiser mais je n'y arrive pas car il doit sentir la peur qui me brûle le ventre à cet instant. Occupée à apaiser le chien, je ne lève la tête qu'après quelques instants. La stupeur me cloue sur place : deux êtres étranges sont en train de descendre de la soucoupe. Ils mesurent au bas mot deux mètres et sont habillés de longues robe pastel. Leur carnation est si pale qu'elle paraît translucide. Leurs cheveux sont blancs comme neige, filigranes et flottent au vent léger. Il dégage de leur personnalité une tranquillité, une quiétude apaisante qui me transporte immédiatement vers une paix si longtemps recherchée. Ils sont apparemment de type humanoïde et leur faciès me semble familier, malgré leur grande taille. Leur aspect est immensément sympathique.

Ils nous regardent tour à tour, lentement, sûrs d'eux, avec cette force tranquille des justes.

Ils nous adressent finalement la parole :

- Salut à vous, qui nous avez appelé (leur langage est le même que le notre, malgré un accent étrange et finalement agréable à entendre) Nous attendions depuis des millénaires ce moment intensif ! Enfin la Terre répond à notre appel ! Mais, nous ne comprenons pas l'existence de toutes ces ruines autour de nous ! Ou est votre civilisation évoluée, comme il était convenu ?

- Mais, balbutiais-je, qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? De l'Afrique ? Pourquoi parler de la Terre ? La réponse me vient alors comme une évidence qui m'aveuglais jusqu'ici. Enfin la lumière se fait jour en moi : Vous venez de là-haut ! De l'espace immense.
Alors, c'était donc vrai, il y a de la vie ailleurs.

La possibilité qui s'offre à mon esprit me grise : l'humanité n'est peut-être pas si perdue que ça. Peut-être cherchions-nous du mauvais coté pour sauver la race ! Mon émoi est intense.

Je reviens à l'instant présent d'où mes pensées m'avaient provisoirement éloignées et je comprends enfin le motif de leur venue : le pulseur !

Ce n'était qu'un émetteur destiné aux étrangers venus de l'espace. Depuis combien de temps ont-ils dit ? des millénaires...

Un vertige s'empare alors de moi, me laissant pantoise.

Je me relève lentement, doucement. J'apaise Molosse qui écume toujours. Mes compagnons ne bronchent pas d'un pouce. Quant aux visiteurs, ils s'entreregardent, comprenant eux aussi qu'ils s'agit d'une erreur.

- Nous ne pouvons rester ici. Nous devons reprendre notre radiodiffuseur afin que cela ne se reproduise pas. Ces terriens ne seront jamais capable de s'élever jusqu'à notre civilisation. Ils sont trop barbares.

- Attendez ! Laissez-moi comprendre, laissez-moi voir l'intérieur de votre vaisseau. Expliquez-moi d'où vous venez. Ce que j'appelle moi un pulseur, est-il là pour nous ? Est-il là depuis longtemps ? Pourquoi nous avoir laisser ceci ? Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire ici et maintenant ?

Les mots se bousculent dans ma bouches, les pensées se heurtent à la parole, ne laissant qu'un vide par rapport à mes réflexions intenses. Mon cerveau bouillonne et j'ai l'impression que ma tête va exploser au contact de ses êtres étranges venus de notre futur ou de notre passé.

- S'il vous plaît, répondez au moins à une de mes questions sinon je sens que je ne pourrais plus jamais avoir l'âme en repos.

- D'accord, nous allons accéder à ta requête. Que tes compagnons et toi-même entriez. Mais cette forme de vie nous paraît hostile. Qu'est-ce que c'est ? On dirait une espèce de loup, mais plus raboté.

Ils débarquent vraiment d'une autre planète, s'ils ne savent même pas reconnaître un chien d'un loup !

- Ce n'est qu'une forme de vie façonnée par les humains, effectivement à la base du loup, mais métissée pour servir à nos compatriotes de guides, de défenseurs, de bergers et surtout de compagnons fidèles. Mes passage à la bibliothèque de Thausus me servent à ce moment important. Mais qui sont ces gens pour méconnaître nos compagnons les plus familiers ? Ignorent-ils vraiment tout de notre vie ?

- Il n'est pas dangereux au moins !

- Non, si vous ne nous attaquez pas. Car c'est un excellent gardien qui protège l'homme et ses biens. Nos ancêtres s 'en servaient pour garder leur maison et leur troupeaux.

- Que de choses allez-vous vous aussi nous apprendre sur votre civilisation et sur son déclin ! Nous avons abandonné l'observation de la Terre depuis que vous avez appris à maîtriser l'art de la construction de vos maisons. Allons, jeune dame, suivez-nous dans notre vaisseau afin que nous puissions répondre à vos questions.

Mes compagnons, effarés, sont toujours tétanisés par la peur. Tout cela les dépasse vraiment.

Je les secoue:

- Allons, un peu de courage ! Vous n'allez pas flancher au moment de découvrir le secret de Tijon ! Et peut-être de l'humanité toute entière !

- Mais, mais, balbutie Maïfa, nous ne voulons pas entrer dans cet engins de l'enfer. C'est sûrement la Mort qui nous y attend !

Abrial lui, est blême et tremble de tout son corps.

- Bien. Mes amis, je vais rentrer seule, simplement accompagnée de Molosse pour me protéger au cas ou il y aurait un éventuel danger. Allez m'attendre dans l'avion, si vous avez vraiment trop peur de rester ici.

Je m'engage alors sur la passerelle, suivant les conseils des deux étrangers.

L'intérieur du vaisseau fourmille d'ordinateurs beaucoup plus petits que ceux dont nous avions pris l'habitude avec les Teleps. Des caisses pleines de boutons sont là également. A quoi peuvent-elles bien servir ? Une angoisse fugitive me saisit inopportunément, mais elle est vite passée car ma soif d'apprendre, cette curiosité maladive, me pousse toujours plus avant.

Les murs sont constellés de cartes de constellations que je ne reconnais pas. Quel est cet étrange endroit ? Où sommes-nous , qui sommes-nous, pauvres humains ?

- Mais d'où pouvez-vous bien venir, je ne reconnais aucunes de vos cartes stellaires ?

- Notre système solaire est là, me dit celui qui paraît le plus âgé, et voici le votre.

Ainsi, je reconnais notre système et ses planètes. Ils semblent si loin de l'autre univers qu'un vertige me prend. Alors il existe une technologie capable de traverser l'univers ! Quelle découverte pour moi ! C'est vertigineux.

- Combien y a t'il d'univers de par le cosmos ?

- Doucement, nous allons tout d'abord te faire passer sous le contrôleur afin d'apprécier tes connaissances et votre histoire à vous humains de la Terre. Ensuit, ce sera à nous, pour que tu puisses comprendre notre venue dans votre monde.

Il me désigne un fauteuil relié à un ordinateur. Un vieux reste de méfiance m'assaille alors :

- Qui me dit que vous ne voulez pas m'éliminer tout simplement ?

- Rien ni personne ne t'y forcera. La connaissance ne s'obtient que par différents sacrifices. Et ta peur doit s'effacer devant le discernement et l'entendement. Ne te fais pas plus ignare que tu ne l'es. Tu ne SAURAS qu'en testant toi-même cette machine.

- Crois-tu que nous n'ayons pas les moyens de t'occire autrement qu'en te promettant la vérité ?

- Rien ni personne ne t'y forcera. Mais si tu veux la connaissance, tu ne dois reculer devant rien, aucun sacrifice ne doit t'arrêter.

Je m'assieds dans un fauteuil relié à l'ordinateur qui se trouve en face de moi et attends sagement la suite des événements.

- Voilà qui est raisonnable de ta part, Reine Calmina. Tu verra, ce n'est pas douloureux, seulement un peu fatigant.

Je m'installe alors beaucoup plus confortablement, décidée à leur faire totalement confiance. Les étrangers se mettent aux commandes d'une console et je sens un léger vertige s'emparer de moi. A ma grande surprise, je vois défiler sur le mur en face de moi ma vie. Cette vie que j'avais oubliée pour un temps. La vie de la Reine Calmina et celle de son enfance choyée. Puis une étrange force vient m'aspirer le cerveau. Avant le sombrer complètement dans l'inconscience, j'ai la sensation que ma vie défile en image sur l'écran devant moi. Sensation extraordinaire qui m'envoie tout droit rêver d'événements oubliés depuis longtemps, kaléidoscope de ma vie mouvementée...

Quand je m'éveille enfin, je ne sais combien de temps s'est écoulé., mais le vaisseau, la présence de Dag et de Lamac, tout me semble familier.

- Nous avons profité de ton inconscience pour t'apprendre notre langue et tout ce qui t'était nécessaire pour comprendre notre venue et notre civilisation. Dag parle lentement, semblant jauger mon temps de réflexe, qui s'avère d'après sa réaction positive, très bon.

- Effectivement, nous n'avons plus besoin du translater pour communiquer ensemble. Je me demandai à quoi pouvait servir cette boîte noire. Je comprends maintenant que vous interprétiez parfaitement mes paroles. Votre civilisation est très en avance sur la notre et nous devons vous paraître bien barbares avec nos guerres successives et notre retour à l'anarchie.

- Ne t'inquiètes pas, nous sommes aussi passés par tous ces stades d'évolution et de régression ininterrompues. C'est la destinée des êtres supérieurs jusqu'à ce qu'ils obtiennent la sagesse suprême. Notre seule volonté maintenant est d'améliorer notre esprit et nos connaissances. Nous avons détruit nos chromosomes d'agressivité. Ainsi notre vie débarrassée de son côté sanguinaire est devenue beaucoup plus agréable, tournée vers le bien-être de nos frères. Notre race est dépourvue de toute forme de violence.

- Ce que vous avez obtenu par manipulations génétiques (je pense par exemples aux Teleps) nous sommes capables de le faire par notre simple volonté. Nous avons développé les parties du cerveau humain qui vous semble si incompréhensibles et inutiles.

- Nous sommes aptes à déplacer des objets, de nous téléporter, de parler à un ami, même s'il est très éloigné et cela sans avoir recours à un appui mécanique, juste par notre seule volonté.

Quelles perspectives extraordinaires ! Tout ceci me laisse perplexe et pleine d'espoir en l'avenir des terriens. Il faut que j'aille immédiatement en faire part à mes compagnons, qui doivent d'ailleurs être morts d'inquiétude à mon sujet !

- Vas et ramène-les pour qu'ils puissent eux aussi bénéficier de notre enseignement bénéfique. Me dit Lamac en me poussant gentiment sur la passerelle.

- A tout à l'heure mes amis.

Lamac m'accompagne jusqu'au radio diffuseur qu'il ramasse.

- Je le reprend, il n'a plus aucune utilité sur cette planète maintenant.

Lui faisant un grand sourire approbateur, je poursuis ma route vers mes amis. Il m'adresse un signe de la main, complice.

Quand j'arrive à l'avion, mes compagnons dorment encore. Combien de temps suis-je restée absente ? Je ne ressens ni faim ni fatigue. Molosse se jette sur moi en aboyant, heureux de me revoir, mais ce qui a pour effet de réveiller en sursaut mes deux amis.

- Debout, suivez-moi et venez apprendre les mystères de l'univers. Si vous voulez en savoir autant que moi, et vous le devez, levez-vous et venez avec moi dans la soucoupe des Atlantes. Et oui, vous m'avez bien entendus : des Atlantes. La légende
avait un fond de vérité. Ils ont bien existé, et existent toujours d'ailleurs !

Mes mots se bousculent tellement je suis excitée. Mes compagnons me regardent avec des yeux ronds, éberlués. Ils sont si comiques que j'ai du mal à retenir un éclat de rire.

- Mais, mais, balbutie Maïfa, effarée. Quelle langue parle-tu donc, Calmina, tu a perdu la raison ! Que t'ont-ils fait ?

Quelle langue ? Mon dieu, je suis tellement exaltée que j'ai utilisé le langage des Atlantes pour leur parler !

Alors mon fou rire déborde et explose. Je suis obligée de m'asseoir tant je pouffe. Et leur tête effarée ne fait qu'accroître mon hilarité. Ils pensent sûrement que je suis devenue folle.

Molosse s'est assis en face de moi et me regarde, la tête penchée sur le coté, des points d'interrogations dans le regard.

Qu'ils sont comiques, tous les trois. Allons, ressaisis-toi, ma fille. Je reprends mon calme à grand peine. J'essuie mes yeux larmoyants et aspire une grande goulée d'air frais.

- Excusez-moi, mais vous êtes si drôles tous les trois, que je n'ai pu m'empêcher de rire.

- Allons, suivez-moi dans la soucoupe des Atlantes, je vous expliquerai tout en chemin.

Ils me suivent, plus par habitude que par désir.

Les faire grimper dans le vaisseau, puis mettre les casques ne fut pas une mince affaire ! Mais quel résultat à la sortie ! Leur apprentissage a duré dix heures que j'ai mis à profit pour mieux connaître mes nouveaux amis. Ils m'ont également fait passer des examens médicaux qui m'ont appris avec émerveillement que j'attendais un enfant. Piotr, ton passage sur cette terre n'aura pas été vain. Un enfant ! Un bébé de lui ! Rien au monde ne pouvait me faire plus plaisir. Mon amour survivra donc à travers ce don du ciel. Je porte l'espérance de l'humanité en moi et j'espère de tout cœur qu'il en est de même pour Maïfa, ce que nous confirmerons plus tard nos amis. Elle est doublement comblée car elle porte en elle des jumeaux !

Quand les Atlantes partirent, ils me nommèrent la gardienne du savoir de la terre. A charge pour moi de le transmettre à nos enfants et de reconstruire une civilisation basée sur la sagesse et le respect des autres. Tolérance devra être le maître mot du futur. Lamac a détecté des grappes d'humains sur d'autres continents. Plusieurs foyers que nous irons explorer et coloniser grâce à l'avion. Mais avant tout il faut s'organiser et protéger nos enfants à venir.

Tijon me semble un endroit parfait pour tout recommencer. Mon premier devoir est d'organiser la survie sur Moon. Nous devons cultiver la terre ravagée et ramener sur l'île des spécimens d'animaux qui doivent errer dans mon ancien royaume.
Quand nous serons bien installés et que nos enfants seront nés, j'irais à la recherche des survivants de notre race et grâce au matériel laissé par les Atlantes, je les éduquerais.

L'aube se lève sur un jour prometteur. Les mains sur mon ventre qui s'arrondit doucement, j'offre mon visage au soleil roi. Mes cheveux sont soulevés par un vent léger porteur d'espoir. L'astre darde ses feux rougeoyants sur l'île et sur mon sourire confiant.
Enfin, je connais le sens de mon existence.

FIN

 

Publié dans : lasophie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 16 avril 2005 6 16 /04 /Avr /2005 00:00

Suite 2 ...

Nous les regardons partir, la fougueuse amazone et le géant débonnaire. Qui aurait cru que deux être aussi dissemblables pouvaient s'entendre aussi bien ?

Je laisse filtrer une pensée à l'intention des espions de Thausus.

- J'ai envie de revoir la mer. Comme elle me manque !

- J'espère que Thausus va ainsi m'autoriser à quitter l'enceinte de la cité pour que je puisse fouiller les parages à loisirs !

Sanri apparaît peu après et me dit :

- Thausus désire te voir, Calmina. Il souhaite que tu le rejoignes sans délai dans ses appartements.

Je fais un rapide clin d'œil à Piotr et je suis Sanri jusqu'au cœur de la Cité. La pensée de la mer ne me quitte pas. Pourvu que cela marche !

- Thausus, je te salue ! Que me vaux l'honneur de ta demande ? (La mer, la mer pensais-je)

- Calmina, bienvenue dans ma demeure. Je suis là pour exaucer ton vœu le plus cher : j'ai cru entendre dans ton esprit que tu voulais voir la mer. Quoi de plus simple ! Je vais t'accompagner en hélicoptère et nous allons pouvoir passer un bon moment ensemble. J'ai fait préparer un repas, nous allons pique-niquer sur la plage. Est-ce que cela te conviens ? "

Partir avec lui n'était pas dans mes visées. Mais tant pis, je n'ai pas le choix.

- C'est avec plaisir que j'accepte ton invitation. La présence de mes compagnons me pèse parfois. Passer la journée avec toi me fera le plus grand bien.

Je joue la carte de la séduction. Je ne courre aucun risque à parler comme ça à un vieillard ! Peut-être arriverais-je à lui soutirer des informations. Je laisse passer dans mes pensées des ondes de satisfactions. Comme il est facile de le berner ! Ah ! Ah !

- Roi Thausus, il faudra que Sanri prévienne mes amis afin qu'ils ne s'inquiètent pas.

La pensée de passer la journée avec ce vieux barbon ne m'enchante pas trop, mais enfin, à la guerre comme à la guerre...
 
LE PIQUE NIQUE


Durant le trajet je commence mon interrogatoire sans en avoir l'air, tout en laissant filtrer des ondes d'amitié et d'admiration.

Thausus, je me posais une question au sujet des Garles : Pourquoi ne sont-ils pas restés dans les villages après le massacre des Humais ? Je ne les ai vus qu'au Palais. A moins qu'ils ne soient partis vers le sud ?

Il y a une bonne raison pour cela. Des espions leur ont promis de leur apprendre à manier les hélicoptères et de leur dire où se trouvaient des réserves de carburant que vous n'aviez pas encore trouvées. Tu le sais, ils étaient un petit nombre, quatre cents au maximum. Et les dix hélicos étaient une aubaine pour eux. La tâche de mes hommes était de les rassembler au palais pour mieux les contrôler. C'est comme ça que j'ai su qu'ils t'avaient fait prisonnière. Nous leur avons suggéré de ne pas t'achever, ni Maïfa, afin de garder des traces de leur grande victoire. Tu t'es évadée au bon moment, car ils étaient en pleine formation et n'avaient pas eu le temps de s'occuper réellement de vous deux. Ils étaient en train de construire une habitation spéciale pour vous. Mais avec quelques pièges en plus de ce que j'avais prévu. Ils voulaient savoir si vous étiez vraiment plus intelligentes qu'eux, ou bien si ce n'était qu'une légende.

Je frémis à cette pensée.

Je connais bien les Garles et je sais que nous leur sommes supérieurs. Ils n'auraient pas pu supporter cette idée et nous serions sûrement mortes à l'heure actuelle ! De toute façon, je ne les aurais pas laissé faire, car il était dans mes desseins que tu fasses partie de mes sujets. Et j'obtiens toujours ce que je veux !

Vieil homme fat ! La colère monte en moi. Mais je dois me maîtriser.

- Oui, mon Roi. Tu nous as vaincus et nous nous inclinons devant ta puissance.

Ces mots ont du mal à sortir de ma gorge. J'ai plutôt envie de lui sauter dessus pour le punir de son insolence. Du calme, du calme. Contrôles-toi, Calmina.

- Mais Thausus, ils sont toujours au Palais, alors ?

- Disons que mon plan était de récupérer sans trop de mal les hélicos. Alors, ils sont victimes " d'accidents malheureux " qui les éliminent tous au fur et à mesure que le temps passe. Une explosion par-ci, un empoisonnement par-là, un virus de l'autre côté. Bref, aujourd'hui il ne doit rester qu'une dizaine de Garles encore vivants au palais. Une broutille, quoi.

Cet homme est vraiment diaboliquement fou !

Prêt à tout pour assouvir ses désirs. J'aurais vraiment du plaisir à le tuer ! Mais pour le moment je suis sur la plage avec lui et je dois continuer mes recherches.

- Vous n'avez donc pas beaucoup d'hélicos ? Demandais-je innocemment.

- Cinq, mais nous avons également deux avions qui nous sont précieux ; Ils ont une grande autonomie de vol. Tandis qu'avec les hélicos, on ne peut voler que trois heures, avec les avions on peut aller jusqu'à 10 heures sans se ravitailler. Et en plus ils vont deux fois plus vite !

Hum, très intéressant. Cet inconvénient ne m'avait jamais permis d'aller très loin dans mon royaume. Mais là, quelle perspective ! Peut-être pourrions-nous atteindre d'autres continents. Je pousse plus loin mes investigations :

- Je ne les ai jamais vus. De quoi ont-ils l'air ? Sont-ils plus beaux que les hélicos ?

-  Ah ! Curiosité bien féminine ! Ils n'ont pas d'hélices et sont plus effilés. De plus on peut transporter une vingtaine de personnes à l'intérieur.

- Tant que ça ! Comme j'aimerais en voir un. Cela doit être très intéressant. Sont-ils loin d'ici ? Oh ! Thausus, je t'en prie, je ne t'ai jamais rien demandé jusqu'ici, fais-moi ce petit plaisir !

- Bien, si tu veux. Après notre légère collation, nous irons.

Je savoure intensément ce moment de victoire sur lui. Il se croit invincible grâce à ses pouvoirs. Mais, il est si facile à manipuler que s'en est presque vexant.

La "légère collation" comme il l'appelle est en fait un repas pantagruélique. Pour deux personnes, en fait nous aurions pu en nourrir au moins dix...

- C'est succulent, mon roi. Mais je n'ai plus faim du tout... Allons, cher Thausus, il est temps de tenir ta promesse !

- Bien, impatiente femelle ! Allons-y !

En chemin, je continue mes questions.

- Que vont devenir les Garles restants ?

- Eh bien, sache que mes espions sont toujours sur place et qu'ils ont prit les choses en main au palais ! Car ces Garles sont en fait incapables de se gouverner seuls. Et d'autant plus, maintenant qu'ils sont à moitié décimés. Ils n'ont pas été créés pour être indépendants. D'ailleurs, je ne comprends pas qu'ils n'aient pas été asservis plus tôt par vous, les Humains.

- Je pense avant toutes choses que nous n'étions pas encore prêts. Quand mon grand- père à découvert les hélicos, les humains se sont réveillés d'un long sommeil. Le fait d'avoir appris seuls à les utiliser a du nous donner confiance. Nous étions alors mûrs pour de nouvelles conquêtes.

Nous arrivons en vue d'une immense grotte. Elle est cachée par un épais rideau de végétation. Thausus appuie sur un bouton situé sur la paroi externe de la grotte. Alors le rideau se lève et la lumière jaillit. C'est en fait un hangar. Les avions sont là ! Quel spectacle ! Ils sont beaux. Profilés comme des oiseaux. Leur nez pointu donne une impression de puissance. Pas d'hélice. Leur fuselage est bleuté et la lumière leur donne des reflets de poissons jouant dans l'eau.

- Puis-je monter dedans ?

- Soit, mais ne touches à rien !

Je prends place aux commandes de l'appareil. Son nom est inscrit sur le tableau de bord. Je le grave dans ma tête pour pouvoir plus tard compulser les divers manuels à la bibliothèque. Si j'arrive à apprendre par hypnose à le faire voler, nous serons sauvés.

La joie que je ressens en ce moment n'est pas feinte et Thausus s'en rend compte.

- Cela me comble d'aise de voir qu'une journée passée avec moi te ravisse à ce point !

Imbécile, pensai-je.

- Monarque bien-aimé, tu es notre guide, à nous pauvres humains aveugles. Ton contact nous est bienfaisant. Nous apprenons la sagesse à tes côtés ! (Allons ma fille, n'en fait pas trop, tu vas éveiller ses soupçons)

Mais non, Thausus sourit. Sa vanité est flattée. Il me fait redescendre en me tenant quelques secondes de trop dans ses bras. Son contact me révulse mais je lui tends mes lèvres qu'il s'empresse de baiser voracement. J'ai un mouvement brusque de recul.

- Thausus, je ne puis trahir Piotr !

- Calmina, quand tu auras dépassé ce sentiment périmé, tu viendras me voir. Je serai patient. Sache que ma porte te sera toujours ouverte !

Il me lâche à regret. Enfin libre ! Beurk ! Je me donnerai des gifles si je le pouvais. Mais je laisse passer une pensée d'infidélité qui paraît le ravir. Il est sûr de lui et de son charme. Vieil idiot ! Comment peut-il croire qu'il pourrait, ne serait ce qu'une seule seconde supplanter mon Piotr dans mon cœur !

Je pousse un profond soupir de dégoût qu'il prend pour du regret :

- Il me faut rejoindre mes compagnons maintenant. La nuit va bientôt tomber. Au fait ; comment sors-tu les avions de cet endroit ?

Il me montre un tableau mural et enfonce un interrupteur ; le plafond coulisse alors. Il m'explique :

- Ce sont des avions à décollage vertical comme les hélicos. Les réacteurs que tu vois là peuvent se mettre en position verticale ou horizontale, grâce à une manette située dans la cabine de pilotage. La poussée en décollage verticale est si forte que nous ne devons laisser personne dans le hangar à ce moment là sous peine de le voir soufflé et projeté contre les parois de la grotte !

Tout en parlant, nous nous dirigeons au fond de la grotte. Il ouvre une porte et nous nous retrouvons dans Tijon. Cette partie de la cité m'est complètement inconnue. J'étudie avec soin le parcours. Décidément, je n'ai vraiment pas perdu mon temps aujourd'hui. Entre temps, il a actionné la commande de fermeture de la grotte et du plafond. Il me raccompagne jusqu'à mes appartements. A la porte, il me retient un instant et son regard semble pénétrer au fond de moi. Alors pour la première fois, je l'entends me parler dans ma tête :

- A bientôt, petite Reine et n'oublie pas, ma porte est ouverte pour toi et mon corps t'attend avec impatience. Laisses pénétrer cette idée en toi et tu verras, tu seras bientôt à moi.

J'ai du mal à contrôler ma pensée, à cet instant. C'est comme s'il m'avait violée ! Sa "voix " a laissé une empreinte indélébile dans mon cerveau. C'est une impression horrible. Alors je me mets à penser qu'avec un homme que l'on aime ce genre d'expérience doit être merveilleuse. L'ouverture de l'esprit, sans taire quoi que ce soit doit donner de la force à l'amour. Tout ce que l'on n'ose se dire, par pudeur ou par fierté est enfin dévoilé. Et découvrir l'autre de l'intérieur aussi bien que de l'extérieur doit être exaltant ! L'union devient fusion ! C'est avec ces pensées que je pénètre dans le salon commun, un sourire sur mes lèvres.

Mes compagnons sont tous là, attentifs.

Piotr, voyant mon visage détendu, se trompe :

- La journée s'est bien passée à ce que je vois ! Tu n'as pas l'air de t'être ennuyée, bien au contraire !

J'éclate de rire ; ce qu'il est drôle quand il est jaloux !

- Je t'expliquerai ce soir pourquoi j'ai l'air ravi ! En attendant, vous avez eu toute la journée pour collecter ce que je vous ai demandé. Qu'en à moi, la moisson a été bonne. Dînons, vous m'expliquerez tout cela en mangeant.
 
REFLEXIONS


- La soirée a été très instructive, mon cher Piotr. Je suis fatiguée et demain sera une journée très longue. Dormons tout de suite.

- Mina, je suis trop énervé pour m'endormir. Toutes ses informations que nous avons collectées sur les humains sont trop déprimantes. Notre peuple est-il vraiment ainsi ? Barbare, conquérant, destructeur, n'ayant aucune pitié ni pour les autres ni pour l'environnement ? Les Teleps avaient peut-être raison en voulant nous détruire !

- Piotr, je suis aussi bouleversée que toi, mais n'oublie jamais que j'étais comme eux avant toute cette aventure et que seules les circonstances d'obligation de survie m'ont faites changer. Tout ce passé n'est pas si loin que cela. Allez, viens te coucher ! dis-je en tapotant la place à côté de moi.

L'aube pointe et je n'ai toujours pas trouvé le sommeil. Les guerres, les massacres, les catastrophes écologiques qu'ont provoqué nos ancêtres sont là pour m'en empêcher. Les peuples mourant de faim pendant que d'autres s'engraissaient sur leur dos. L'histoire est un éternel recommencement. Notre continent a été miraculeusement épargné de la folie des hommes ! Les autres n'ont pas eu cette chance. Il ne doit pas rester grand chose, peut-être que des déserts brûlés. Je réfléchis et je me dis que la pollution des mers et des rivières a dû réussir à s'estomper depuis la dernière guerre mondiale car j'ai toujours connu l'eau pure et transparente. Donc, aux vues des documents que nous avons pu trouver, il doit s'être écoulé au moins un million d'années depuis cette catastrophe. Cet entêtement à détruire la nature m'épouvante : toutes ces centrales nucléaires que les hommes ne savaient pas contrôler. Combien de morts ont-elles provoqué ? Tous ces sous-marins atomiques, tous ces déchets radioactifs abandonnés au fond des océans et qui ont détruit la faune et la flore !

Et ces soi-disant grands hommes : Les Rois, Napoléon, Hitler, le check Ben Ali, la Reine Moussia, le sinistre Bull, tous ces gens qui sous prétexte de religion ou d'idéologie ont massacré les autres. Quelle intolérance !

Plus jamais, plus jamais ! Thausus a raison : nous sommes une race maudite. Je le sens au plus profond de moi. J'ai les mêmes pulsions ! N'avais-je pas envisagé, cet après-midi de le tuer !

Il doit bien y avoir une solution. Piotr a le sommeil agité à mes côtés. Je le prends dans mes bras et fini enfin par m'engloutir dans un profond sommeil sans rêve.
 
LA DECISION


La réunion de ce matin a été houleuse, chacun donnant son avis sur la race humaine, sur notre façon de sortir d'ici. L'enthousiasme a été général, par contre, quand j'ai raconté ma rencontre avec les avions. L'espoir est là, maintenant, au fond de nos cœurs. Quand je leur ai fait part de mes réflexions au sujet de la probable dégénérescence de notre race et de l'obligation d'emmener avec nous, quatre Teleps, ils ont été fous de rage ! Pas question de nous encombrer avec l'ennemi ! Maïfa m'a fait d'ailleurs justement remarquer que notre quête des autres continents nous ferait certainement rencontrer d'autres humains. Et apparemment les expériences génétiques n'ont eu lieu qu'en Europe. Pas de trace dans la bibliothèque d'autres manipulations dans d'autres pays. Les Teleps ne doivent pas pouvoir lire dans les esprits si loin.

Grâce aux cartes subtilisées, nous pourrons tracer un itinéraire provisoire. Nous nous sommes mis d'accord pour nous diriger vers le continent africain. Ce sera notre première escale. Il nous faut trouver un moyen pour le ravitaillement des avions. J'ai envoyé mes compagnons se documenter sur leurs consommations et surtout voir s'il y avait des cours accélérés pour la manipulation de ces engins. Mes amis commençaient à s'ennuyer et la perspective d'une évasion proche leur rend leur vigueur et leur entrain naturel. J'espère qu'ils pensent bien à camoufler leurs pensées ! Si Thausus a le moindre soupçon, s'en est fini de nous et de nos projets d'évasion !

Pour ma part, j'essaie d'établir un plan d'action cohérent mais ma tête est comme rouillée. Trop de temps sans donner d'ordre, sans bouger et surtout je m'en rends compte, trop d'amour. J'ai toujours gouverné sans pitié et sans sentiment pour les autres. Que m'importais la perte de la vie des autres alors ! Maintenant, mes compagnons me sont devenus chers et notre avenir dépend de nos quatre vies. Chacun de nous à sa place et le manque de l'un d'entre nous serait une catastrophe. Mais je n'ai pas le choix ; Ou nous partons, ou nous restons à jamais ici enfermés dans le zoo personnel de Thausus ! Quelle déchéance ! Non, je ne peux pas l'accepter. Il nous faut reconquérir notre liberté, quel qu'en soit le prix.

Mes pensées commencent à se clarifier dans mon esprit. Un plan se fait jour dans ma tête : pour avoir accès aux avions, il va nous falloir créer une diversion de l'autre côté du complexe.

Le mieux serait le feu. Mais comment provoquer un feu quand tout est construit à base de matériaux ignifuges ? Un court-circuit, peut-être ? Mais les installations électriques sont ne sont pas visibles. Il faut que je me procure un plan de cette cité. J'y vais sur-le-champ. Marcher me fera d'ailleurs le plus grand bien ! Il nous faut également trouver des armes et de la nourriture. Voilà qui va nous occuper encore quelque temps ici !

Je rejoins mes amis dans la bibliothèque. A ma grande surprise, Abrial est sous un casque hypnotique. Je m'informe et Piotr me dit qu'il est en train d'apprendre à piloter un avion. Maïfa et lui y sont déjà passé. Mon tour ne saurait tarder. Enfin, nous bougeons !
Nous savons maintenant que chaque action entreprise est un pas vers la liberté ! Abrial retire le casque, se secoue la tête et déclare :

- Voilà Calmina, je suis paré à décoller. Ce simulateur de vol est génial. Je me sens l'âme d'un pilote.

- Quel enthousiasme, cher ami ! Modère-toi et cache bien tes pensées.

J'imagine notre ours tenant "le manche à balai" dans ses grosses mains. Maïfa doit avoir la même vision que moi car un sourire apparaît au même moment sur notre visage. J'évite alors de la regarder pour ne pas éclater de rire. Le pauvre serait vexé !

- A ton tour, maintenant.

Je me glisse sur le siège et pose le heaume sur ma tête. J'enclenche la manette et me voici en liaison avec une voix d'homme qui m'enseigne l'art de manier ces gros appareils. Puis me voici en train de décoller, de virevolter, de faire des vrilles, des piqués et enfin d'atterrir. Quelle sensation ! Je comprends Abrial, car je n'ai qu'une envie en sortant de là : c'est d'aller tester mes connaissances toutes neuves.

Piotr a sous les yeux tous les renseignements techniques concernant l'avion. A notre grand bonheur, il a une consommation très faible car son énergie est atomique. Par contre, le stockage des piles spéciales est malaisé et nécessite une manipulation délicate. Il faudra sûrement trouver d'autres moyens de locomotion une fois arrivé à notre première étape.

- Abrial, peux-tu regarder si tu trouves un plan des installations de la cité ?

- Oui, Calmina. Il me semble avoir déjà vu cela quelque part. Ah, voilà, c'est là.

Toutes les informations dont nous avons besoin sont là.

- Au travail mes amis, car il nous faut trouver un moyen de détourner l'attention des Teleps quand nous irons nous emparer des " zincs ".

- Eh, Calmina, tu emploies le jargon des pilotes maintenant ! On voit que tu as reçu 5 sur 5 l'enseignement hypnotique !

- Roger, Piotr !

Le rire qui nous secoue à ce moment-là tient plus de la délivrance de nos tensions accumulées depuis des mois que de la vraie joie. La vraie joie sera sûrement pour plus tard quand nous serons loin de cet enfer paradisiaque.
Quand je retrouve enfin mon souffle, je leur dis :

- Il me faut également récupérer mon lasernium que Thausus m'a confisqué à notre arrivée à Tijon.

Piotr baisse la tête et me demande :

- Comment compte-tu t'y prendre ?

J'ai bien une petite idée mais je préfère ne rien lui en dire. Comment lui annoncer, en effet, que je compte me rendre chez le Roi, dans ses appartements, pour lui reprendre mon bien et que je devrais sûrement user de mon charme féminin pour arriver à mes fins.

- Je verrais cela quand l'occasion s'en présentera. Ne t'inquiètes pas et regardons plutôt ce document sur Tijon, éludais-je.

Il me regarde longuement, semblant sonder mon âme mais mon statut de Reine m'a donné une carapace qu'il est difficile de percer quand je le veux. Ainsi rasséréné par mon air calme, se penche-t-il avec les autres sur les conduites d'aération et de climatisation de la ville, tranquillisé et en toute confiance.

- Regardez. Nous sommes ici et le hangar aux avions est là.

Mes compagnons, attentifs, mémorisent les moindres détails de l'itinéraire à suivre. Aucun faux pas ne nous sera permis.

- Le hangar n'est pas fermé à clé car les Teleps ont tellement confiance en leur pouvoir de lire dans les esprits qu'ils se croient à l'abri de ce genre de choses.

Maïfa place sa main devant sa bouche et se met à pouffer comme une gamine:

- Comme ils sont faciles à berner ! S'esclaffe-t-elle.

A ce moment-là, Molosse fait son entrée dans la salle.

- Vite, cachez ces plans : Thausus ne doit pas être loin.

Chacun de nous se sépare et se dirige vers un ouvrage de la bibliothèque. Maïfa plie les plans et les glisse rapidement dans un traité de physique qu'elle se met à compulser attentivement. Thausus fait alors son apparition.

- Tiens, vous êtes tous là ! Cela tombe bien. Justement je venais vous invitera une petite fête que nous donnons ce soir en l'honneur de mon anniversaire. Je compte bien vous y voir tous. Et surtout toi, douce amie, ajoute-t-il en me faisant un clin d'œil complice.

Piotr a du mal à se contenir et cela semble beaucoup amuser notre hôte forcé.

- Je vous ai fait apporter des tenues dans vos appartements respectifs.

- Merci, noble vieillard, répliquais-je en insistant sur le "vieillard". Je parle au nom de mes compagnons et c'est avec grand plaisir que nous assisterons à ces divertissements qui nous ferons le plus grand bien.

Thausus incline la tête, siffle Molosse, qui s'était couché à mes pieds et sort dignement.

- Compagnons, nous n'avons même pas à chercher une diversion ! Ce bal sera l'occasion rêvée. Nous aviserons une fois sur place. Je gage que nous saurons profiter de la situation.

L'approche de notre évasion nous fouaille les entrailles.

- Allons voir ses fameux vêtements !

Maïfa semble rajeunie et la voilà même qui s'intéresse à la coquetterie maintenant ! Nous courons plus que nous marchons vers nos appartements.

Notre allégresse nous donne des ailes. Ainsi ce soir sera LE GRAND SOIR. Je sens que les quelques heures qui nous séparent de cette fête vont nous paraître bien longues...

Il va s'en rappeler longtemps de son anniversaire ce vieux barbon. Tant pis, je n'aurai sûrement pas l'occasion de récupérer mon lasernium et les provisions vont nous faire défaut. Mais l'important n'est-il pas de sortir d'ici avant tout ?

Les vêtements qu'il nous a apportés sont assez originaux et mettent en valeur nos formes féminines : Une tunique échancrée laissant entrevoir la naissance de nos seins, un fuseau accompagné d'une paire de bottes confortables. Maïfa a une tenue verte et la mienne est noire. Le tissu en est brillant et soyeux. Qu'en à nos hommes, les tuniques et pantalons sont gris. Je dois dire que nous avons fière allure. Mais je pense surtout que pour une évasion c'est là l'idéal : pas de gêne, un confort certain et une grande aisance de mouvement. Thausus aurait voulu nous servir qu'il n'eut pu mieux trouver.

Maïfa et moi sommes occupées à nous coiffer quand elle me dit à brûle pourpoint :

- Quel cadeau allons nous apporter à ce géronte ?

J'éclate de rire.

- Il sera sûrement empoisonné car le vieux ne s'attend pas à notre rébellion !

Que rire nous fait du bien !

Le jour s'étire lentement. Le soir arrive enfin, nous trouvant surexcités.

Sanri vient enfin nous chercher et nous mène solennellement à la salle de réception.

Tous les Teleps sont réunis et Thausus trône majestueusement dans un immense fauteuil de velours rouge sombre. Sa fatuité me met mal à l'aise. A notre entrée, il frappe des mains et tous les Teleps nous entourent.
 
LA REBELLION


- Bienvenue, mes chers prisonniers, dit-il en insistant sur prisonnier.

C'est la première fois qu'il nous traite ainsi, je m'en rends compte maintenant.

-        Cette fête est en fait un piège. Mes chers amis, croyiez-vous pouvoir tromper les télépathes que nous nous sommes avec votre petit écran de fumée intellectuel ?

A ce moment-là, la salle est secouée d'un grand rire. Tous les Teleps se gaussent de nous.

- Vous pensiez nous berner, reprend-il, mais nous avons suivi vos projets avec grand intérêt, pour voir jusqu'où vous pourriez aller. Chère Reine de pacotille, te voir t'engluer dans ma toile d'araignée de jour en jour fût un régal pour nous tous. Vous nous avez bien distraits, petits singes. Maintenant, il est l'heure de payer et nous allons vous enfermer à vie dans des cages, comme vous le méritez, comme les animaux savants que vous êtes !

-  Thausus, répliquais-je, pourquoi tant de haine ? Laisse-nous partir. A quoi te sers de nous garder prisonniers ? Quel mal pourrions nous te faire une fois partis d'ici ?

Aucun, sûrement, ma chère. Je contrôle tout et je suis trop puissant pour toi et ta poignée de sujets. Mais il me sied de vous garder dans ma cité afin que nous tous puissions vous voir et constater votre déchéance !

Maïfa, rapide comme l'éclair se jette alors sur lui et ayant attrapé une bouteille au passage sur un buffet, la casse se retrouvant avec une arme dangereuse et coupante qu'elle applique sur le cou du Roi.

- Tu bouges et tu es mort, sale rat. Vous aussi, fieffés crétins, vous remuez le petit doigt et je lui tranche la gorge. Et vous qui savez tout, lisez bien dans mon esprit et voyez que je ne plaisante pas !

La consternation est à son comble dans la salle. Ces pantins trop sûrs d'eux n'agissent jamais à l'instinct comme mon amazone et ils n'ont pas su réagir à temps car l'action est un réflexe chez elle. Ma féline est trop rapide pour eux.

Ce revirement de situation remet de la couleur aux joues d'Abrial. Il se précipite pour porter main forte à Maïfa et ligote le Roi avec sa ceinture ; sa compagne tenant toujours le tesson de bouteille sur la gorge du Roi.

- Nous allons emmener Thausus jusqu'aux avions. Ecartez-vous et laissez nous passer ! Crachais-je.

Le silence est pesant. Le cercle des Teleps se rompt et nous sortons en traînant Thausus. Je contrôle alors parfaitement la situation.

- En passant, cher " ami ", articulais-je, nous allons récupérer mon lasernium.

Sitôt dit, sitôt fait. Notre victoire éclair nous enivre. Le hangar est là. Enfin, notre liberté est à porter de nos mains. C'est trop facile.

Le moment le plus dangereux arrive car il nous faut partir avec les deux avions pour ne pas nous faire suivre et risquer de nous faire abattre par l'autre engin. Piotr prend alors Thausus et mon lasernium et nous jette :

- Vite, Maïfa et Abrial dans le premier avion, Mina, monte dans l'autre, je vous couvre, vite !

Je saute aux commandes et mets en marche les réacteurs. Par le hublot, j'essaie de voir l'action du dehors mais je ne distingue rien de plafond ! Il faut l'ouvrir !

- Piotr ! Ordonne aux Teleps d'actionner la commande d'ouverture du hangar.

Ma surprise est grande quand je vois Piotr faire monter le Roi avec nous. Allons, pas le temps de bavarder. Je fais décoller le zinc et vois que mes compagnons me suivent. Bien. Jusqu'ici pas de pépin majeur de notre côté. Le vol s'annonce bien, le temps est clair.
C'est alors que je constate sur l'écran radar que le deuxième appareil fait demi-tour et lâche une bombe sur la cité ! Puis une deuxième et encore une troisième. Je me souviens alors que nous avons une radio et j'actionne la manette de communication.

- Maïfa, Abrial ! Que se passe-t-il ? A vous !

- Abrial a été blessé. Il perd son sang, Calmina, il faut se poser rapidement pour le soigner. Je leur ai fait payer cher. Si jamais il meurt, je tue Thausus lentement de mes propres mains !

Sa rage se sent à sa voix. Son ton est tendu, violent. Je me retourne et je constate que Thausus a perdu toute sa superbe. Son peuple vient d'être assassiné sous ses yeux. Piotr me confirme alors :

- Effectivement, au moment de monter, un Teleps a sorti son arme et a tiré sur nos compagnons !

- Maïfa, j'aperçois les côtes. Nous atterrirons dans le village de Piotr. A vous !

- Roger ! Calmina. J'ai hâte d'étriper ce vieux débris !

- Calme-toi, ma chérie et pense plutôt à sauver Abrial d'abord.

La descente fut rapide. Quel engin extraordinaire. Nous nous posons sans encombre.

- Piotr, surveille bien notre otage, qu'il ne tente pas l'impossible et souviens-toi surtout qu'il lit dans tes pensées.

Je cours alors à l'autre appareil pour aider l'amazone à faire sortir son compagnon.

L'état de celui ci n'est guère encourageant. Il a reçu un projectile dans le dos et sa tunique est imbibée de sang. Il est encore conscient et nous dit qu'il va falloir retirer la balle de son corps. Sa voix est mourante et sa respiration sifflante.

L'urgence de la situation me fait pour un temps oublier le geste vengeur de Maïfa. Le sortir de là fut très difficile, chacun de nos gestes arrachant une plainte au blessé.

- Il y a une charrette à bras dans ma maison, me crie Piotr.

Maïfa vole chez lui et ne tarde pas à ramener un tombereau où nous chargeons tant bien que mal notre ami geignant. Vite Maïfa. Pars devant et prépares des chiffons. Fais bouillir l'eau et taches de trouver un couteau effilé.

- Mon coutelas fera très bien l'affaire, Calmina. Je vais le chauffer à blanc pour désinfecter la lame.

Piotr me suit en poussant un Thausus blanc comme un linge.

Nous arrivons enfin à la maison de Piotr. Je me charge de Thausus en le ligotant sur une chaise. Ainsi nous pourrons agir plus rapidement et sans le souci de sa garde.

Nous allongeons notre ami sur le ventre et j'entreprends de découper ses vêtements. La plaie apparaît et elle n'est pas belle. Le pauvre a perdu connaissance et c'est aussi bien comme ça. Maïfa n'a pas perdu son temps et tout est déjà prêt.

Piotr me prend par les mains, me regarde droit dans les yeux et me dit :

- Son sort est entre tes mains, Mina, et quoiqu'il arrive, nous sommes là pour t'épauler. S'il arrivait un malheur, nous saurons que tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir. Je t'aime.

Et il me dépose un baiser sur mes lèvres sèches. Son petit discours m'a encouragé.

Maïfa hoche la tête, me signifiant ainsi sa totale confiance. Je m'approche alors d'Abrial, après m'être lavée les mains et commence à laver la plaie. Le cœur me manque à plusieurs reprises mais je sais que mes trois compagnons comptent sur moi me pousse au-delà de mes limites. La sueur roule dans mon dos. J'attrape le coutelas de Maïfa et l'enfonce dans le trou béant à la recherche du projectile. Abrial sort alors de son inconscience et se met à crier. La panique me prend ! S'il bouge, je vais peut-être atteindre des organes vitaux !

Thausus prend alors la parole :

- Je peux l'aider à vaincre la douleur grâce à mes dons !

- Ne le touches pas, crache Maïfa en le giflant.

- Laisse-le. Il sait qu'il n'a désormais plus rien à perdre. Si tu veux nous aider, alors fais le vite car il s'épuise à crier comme cela !

- S'il lui arrive quelque chose, je t'en Tiens pour personnellement responsable et c'est avec ce coutelas que je te trancherais la gorge ! Siffle-t-elle.

Piotr, sur un signe de ma part, le libère alors. Il s'approche du blessé, pose ses mains sur les tempes d'Abrial et ferme les yeux. Notre ami se détend alors et lui adresse un regard reconnaissant.

Enfin, je peux continuer l'opération. Elle dure deux heures. Ça y est ! J'ai réussi. Je m'effondre alors, complètement épuisée et sombre dans un sommeil sans fond.

Quand je me réveille, tout est calme autour de moi. Piotr m'a porté sur son lit. Je me lève et descends voir Abrial. Mes amis lui ont fait un bandage et il repose paisiblement. Thausus a été rattaché sur sa chaise et il dort la tête lourdement appuyée sur sa poitrine.

Maïfa est couchée au pied du lit d'Abrial et ses beaux yeux fermés me laissent penser qu'elle a du s'endormir d'épuisement. Qu'en à Piotr, il demeure invisible.

Je sors et me dirige vers la plage. La mer est belle. Je me dévêts et prends un bain qui me libère totalement de ma fatigue. Je suis en train de nager, quand soudain quelqu'un me tire par les pieds et me fait couler. Et je me retrouve dans les bras de Piotr, crachant et riant tout à la fois. Ainsi nous avions eu la même idée !

- Je me ressource au contact de la mer, me dit Piotr tout en m'embrassant. L'amour que j'ai pour toi est si grand qu'il m'avait fait oublier ma première maîtresse. Mais maintenant que je vous ai toutes les deux, je me rends compte qu'elle m'avait terriblement manqué inconsciemment pendant tout ce temps !

Nous sortons de l'eau et nous allongeons sur le sable. Il me prend dans ses bras et commence à me caresser. Nos deux corps s'unissent mais je sens qu'il est loin de moi. Quand nous retombons dans la réalité, repus, il me dit :

- Je vais prendre un des bateaux du village et aller quelques jours pêcher en mer. J'ai besoin de me retrouver seul après ces mois de captivité et surtout après le geste de Maïfa.

Mon Dieu ! J'avais presque oublié l'attaque de Moon.

- Mon Chéri, va. Mais surtout ne m'oublies pas et reviens-moi. Ma vie sans toi n'aurait plus aucun sens.

Je remets mes vêtements, le cœur lourd, et reprend le chemin du village, la tête basse. Piotr me rattrape en courant :

- Mina, mon amour, comment pourrais-je t'oublier ! Toi qui m'apportes tant de bonheur. Mais tu dois comprendre qu'un homme a de temps en temps besoin de s'isoler pour réfléchir. Et puis, ne sois pas jalouse de la mer. Elle est la source de la vie, de ma vie. Elle a toujours participé à mes joies, à mes peines. Elle ne m'a jamais trahie. Elle est là, éternelle, indifférente aux haines et aux passions des hommes. En fait, elle fait partie de moi, comme je fais partie d'elle. Je peux rester des heures à la contempler, elle est tellement changeante, je ne m'ennuie jamais et quand je suis sur un bateau, le vent, son mari, me guide...

- Stop, Piotr. Arrête ! N'en rajoute pas. Je sais tout ça. Non parce que tu me l'as dit. Mais parce que je le sens. Va. Prépare ton voyage et laisse nous nous occuper d'Abrial. Reviens-moi et n'oublies pas qu'il y a quelqu'un sur la terre qui t'attend ! Ne
laisse pas la mer te prendre à moi. Je t'aime. Va !

Ce long discours, inhabituel chez lui, lui a mis des couleurs aux joues et son regard est enflammé. Comment ne pas être jalouse de cette passion si intense. Allons, balayons ce sentiment de notre cœur et essayons de résumer la situation.

Tandis que je marche, mon compagnon redevenu silencieux à mes côtés, je tente de faire mentalement le point.

- Premièrement, Abrial est gravement blessé et nous ne savons pas s'il survivra à sa blessure. Deuxièmement, nous avons un prisonnier à surveiller étroitement du fait de son don de télépathie. Troisièmement, Maïfa a détruit Tijon et il va falloir retourner sur l'île de Moon pour constater l'ampleur des dégâts. Quatrièmement, Piotr nous lâche à un bien mauvais moment. Cinquièmement, Quelle est l'urgence ?

En pénétrant dans la maison de Piotr, nous constatons que tout le monde est réveillé. Piotr annonce son départ imminent en mer et je vois Maïfa blanchir.

- Il nous faudra donc nous débrouiller seules, ma Reine. Mais je pense que vous en avez déjà discuté ensemble. Aussi, ne ferais-je aucun commentaire. Calmina, viens plutôt voir Abrial ; il s'agite beaucoup et son pansement est imbibé de sang. Il a de la fièvre. Il faut absolument lui trouver des médicaments.

- Il y en a sur Moon, grogne Thausus. Ou du moins, il y en avait !

- Eh, bien il n'y a qu'une chose à faire. Maïfa, tu restes à veiller sur Abrial. Quant à moi, je vais prendre un des avions et emmener Thausus avec moi pour trouver des remèdes à Tijon.

- Calmina, je ne peux pas te laisser partir seule avec lui !

- Piotr, ma décision est prise, alors ne revenons pas là-dessus ! Je vais préparer l'avion, dis-je en tournant les talons. Ah, une dernière chose Piotr, un dernier service avant que tu ne partes. Peux tu m'enchaîner Thausus dans l'avion ? Je serais plus tranquille. A bientôt, compagnons.
 
DE NOUVEAUX COMPAGNONS


Le survol de l'île arrache des larmes aux yeux de Thausus.

- Calmina ! Je sens des ondes de vie dans les ruines ! Mon peuple n'est pas tout à fait éteint. Il faut les aider ; il faut les sauver ! J'ai un blessé qui compte beaucoup plus à mes yeux que ton peuple. Quand il sera sauf, nous nous occuperons d'eux, mais pas avant.

- Dépêche-toi d'atterrir, vite !

La bulle qui entourait Tijon est maintenant complètement détruite et les décombres de la ville blanche s'amoncellent en un tas de grisaille. J'ai honte de nous, Encore une fois, les humains ont semé la mort et la destruction.

Je me pose sur les ruines du hangar. Tous les Téleps étaient à cet endroit quand Maïfa a déclenché sa petite guerre personnelle.

En ouvrant la porte de la cabine de pilotage, je pousse un cri de consternation : des cadavres s'empilent au milieu des murs écroulés. Quelques gémissements faibles sortent des décombres. Thausus s'agite derrière moi.

- Détache-moi ! Je t'en conjure ! Laisse-moi sauver mes frères ! Donne-moi ta parole de ne rien tenter contre moi et je te libérerais ! Je te le jure sur ma race en train de mourir !

- OK ! Je te laisse libre et m'en vais à l'infirmerie, non sans avoir pris la précaution avant de bloquer les portes de l'avion. On ne sait jamais !

Les bombes ont endommagé les systèmes électriques et climatiques de la ville et plus rien ne fonctionne. Les ascenseurs sont hors d'usage. Il me reste les escaliers. Heureusement, les lumières de secours sont allumés mais leur éclairage est rudimentaire. Je marche aussi vite que je le peux mais je suis désorientée. Ce n'est plus la cité bien ordonnée et bien lisse que je connaissais. Tout y est sens dessus dessous. Maïfa n'y a vraiment pas été de main morte.

J'arrive enfin à destination. Je prends une trousse vide et je la remplis d'antibiotiques, de pansements et d'antidouleur. L'enseignement de la bibliothèque m'a été très utile. Finalement, quoi que l'on fasse, on ne perd jamais tout à fait son temps.

Au moment de sortir, je tombe nez à nez avec un Garle. Déesse ! Je les avais complètement oubliés ceux-là ! Il a un air supérieur qui me déplaît souverainement. Bien sûr, ils ont été sans doute moins touchés que les Téleps ! Aie ! Je connais par expérience leurs réactions quand ils se sentent les plus forts. Celui-ci détale à toute vitesse et j'en fais autant de mon côté en direction opposée. Heureusement, c'est celle du hangar.

A mon arrivée, je trouve Thausus occupé à dégager les corps de ses amis. La plupart sont morts. Quelques uns respirent encore mais peu sont valides. L'espoir est maigre de les sauver. Leur détresse me serre la gorge. Mais que faire ? Sauver Abrial ou aider Thausus ?

A ce moment-là, les Garles tranchent pour moi. Celui que j'avais vu a été cherché les autres et ils sont tous là, autour de nous. L'état dans lequel ils ont laissé les Téleps ne me laisse rien présager de bon. Aucun d'eux n'est venu les secourir. J'ai mon lasernium et je vais essayer de tenter une percée jusqu'à l'avion.

J'attrape alors Thausus par le bras et le pousse en menaçant les Garles de mon arme.

- Ecartez vous ! Laissez nous partir !

Mais Thausus me résiste en gémissant, ne se résignant pas à abandonner son peuple entre leurs mains.

- Allons Thausus. Ton salut est avec moi ! Viens. Regarde les bien tous. Aucun d'eux ne peut être sauvé ! Viens.

Les Garles ont resserré leur cercle menaçant. A cet instant, j'entends un bref aboiement. Molosse ! Il fonce sur les Garles, tous crocs découverts. Mon brave ami ! Ses grondements sourds tiennent en respect nos agresseurs pour le moment. Je sens que ce ne sera que fugitif. Il faut saisir l'occasion au vol. Mais Thausus me lance alors une pensée qui jaillit comme un cri dans mon esprit :

- Calmina ! Je peux en sauver quatre ! Regarde, ils sont là !

Je me retourne alors et découvre en effet trois hommes et une femme qui se relèvent difficilement en s'entraidant.

Ils se dirigent vers l'avion tant bien que mal, épuisés mais aiguillonnés par l'espoir. Thausus les suit. Les Garles sont toujours tenus en respect par Molosse et mon arme. Vite !

Je cours à l'appareil et débloque la porte d'accès. Mes nouveaux compagnons se faufilent à l'intérieur et j'entends une pensée commune dans mon cerveau fatigué.

- Merci.

Molosse, d'un bond colossal, saute dans l'avion et me regarde, attentif.

- Oui, j'arrive mon tout beau.

Je monte à mon tour, pendant que les Garles s'agitent, déconfits. Je décolle alors qu'une pluie battante s'abat sur nous. Un vent fort se lève, faisant tanguer l'avion. J'ai du mal à tenir les commandes.

Thausus me dit alors :

- La station météo a du être touchée. Le climat se dérègle tout seul. Fais attention, Calmina, cela peut devenir dangereux.

Je concentre toute mon attention à maintenir la stabilité de l'appareil. Thausus tend la main vers la manette de tir et avant que je ne réagisse, finit le travail de Maïfa. Mon Dieu ! Quel cataclysme ! Il ne reste maintenant plus rien de la cité de Tijon !

- Je préfère que mes compagnons meurent tout de suite plutôt que lentement sous les tortures des Garles. Et de ceux-ci, il ne doit, pour le coup, plus rester grand chose.

Le rire cruel qui accompagne le discours de Thausus me glace l'échiné. J'ai une pensée triste pour Sanni.

- Cher Roi, nous sommes finalement bien de la même souche. Toi qui prêchais la bestialité des humains !

Je n'achève pas ma phrase car une bourrasque plus forte que les autres fait se cabrer l'avion. A ce moment, nous sommes en train de survoler la mer et je viens d'apercevoir sur mon écran radar, un frêle esquif qui se débat contre l'océan en furie. Piotr ! Non, ce n'est pas possible !

Je fais descendre l'appareil le plus bas possible et essaye de voir si je ne peux pas l'aider d'une façon ou d'une autre. Un des hommes m'adresse alors la parole d'un ton très doux:

- Chère Reine, nous ne recevons pas les ondes cérébrales de ton ami. Nous craignons qu'il n'y ai plus rien à tenter pour lui. Sois forte, comme d'habitude. Nous sommes avec toi et te soutenons dans ton malheur. Crois-moi, nous ne sommes plus tes
ennemis. Considère-nous comme tes alliés. Nos intérêts sont maintenant communs.

Sa tirade a du mal à pénétrer mon cerveau engourdi. Mon amour est mort. C'est tout ce qui m'importe. Thausus me prend les commandes des mains et remonte le nez du zinc en douceur. Je le laisse faire et tandis qu'une partir de moi enregistre la suite des événements, l'autre hurle intérieurement.

Piotr ! Mon visage se convulsé et des sanglots de plus en plus forts m'étouffent. Je nage dans un abîme de douleur. Pourquoi ? Pourquoi ? La mer a gagné. Pas de partage possible pour elle. A moins que ce ne soit l'œuvre du vent, jaloux.

Que m'importe maintenant l'avenir de l'humanité, la sauvegarde de la race. Je ne voulais d'enfants que de lui. Et sa semence, maintes fois répandues, n'a jamais donné de fruit.

Déesse, tu abandonnes encore une fois tes enfants ! Et cette fois-ci, mes larmes sont des larmes de rage. Combien de temps nous faudra-t-il expier pour les fautes de l'humanité ?

Thausus me secoue, nous avons atterri. Le vent nous gifle quand nous sortons à l'air libre. J'aide Thausus à accompagner ses compagnons dans la maison de Piotr. Oh ! Que de souvenirs me reviennent alors comme une vague maléfique. La douleur qui m'étreint le cœur me coupe en deux et me plie. Thausus me pousse et m'envoie une décharge mentale.

- Oui, tu as raison. L'heure n'est pas à se laisser aller !

Dans mon égarement, j'ai oublié la trousse de secours dans l'avion. J'y retourne après avoir laissé mes compagnons à la porte.

Quand je reviens, j'assiste à un nouveau drame : Maïfa est prête à tuer pour sauver son Abrial. Les Teleps ont beau essayé de la convaincre, rien n'y fait. Son coutelas à la main, elle tourne et feule comme une lionne.

- Où est ma reine ? Qu'en avez vous fait, bande de chiens galeux.

- Je suis là, ma douce !

- Mon Dieu ! Dans quel état es-tu ! Que t'ont-ils fait ! Mais que se passe-t-il Calmina ?

Ce sont là les derniers mots que j'entends. Je sombre dans la douce bienveillance d'une profonde inconscience.

A mon réveil, je suis couchée dans mon lit, ou plutôt celui de Piotr. A ce nom, les souvenirs des derniers événements affluent. Il faut que je descende voir comment Maïfa s'est débrouillée avec les Teleps. Je m'attends à un massacre. Je ravale mon chagrin et accélère le pas. Quand j'arrive dans la pièce à vivre, je suis surprise par le calme qui y règne.

Maïfa a pris la trousse de secours et soigné tous les blessé. Abrial est réveillé et semble avoir repris des forces. Thausus, sans mot dire, me tend un siège et une tasse de café bien fort dont l'odeur me chatouille agréablement les narines.

le m'assieds et mon fidèle Molosse pose sa grosse tête sur mes genoux. Il devins mon chagrin et ses bons yeux me fixent avec amour, semblant vouloir absorber ma mélancolie et ma tristesse. A chaque gorgée de café, je sens mon esprit s'ankyloser.

- Nous avons versé un calmant puissant dans ce café, ainsi chacun de nous à l'esprit plus serein, me chuchote celui qui m'avait déjà parlé dans l'avion.

Je tourne mon regard vers lui et le détaille : un jeune homme brun, les cheveux taillés en brosse. Ses yeux marrons me contemplent avec tendresse.

- Je me nomme Harvey et voici mes compagnons : Zinatra appelée plus souvent Zinou, Pyrame et Houck.

Zinatra, une petite rousse plutôt boulotte avec un charmant nez retroussé, me lance un timide " bonjour, Reine Calmina ! " Puis prenant son souffle:

- Merci de nous avoir sauvé des griffes des Garles. Ma blessure n'est pas très grave mais tout comme mes compagnons, laissés sans soin, nous commencions à souffrir le martyre. Surtout que nous n'osions bouger à cause des Garles. Qui sait ce qu'ils nous
auraient fait subir ! Je suis tellement désolée de ne pas avoir pu te parler pendant ta captivité à Tijon, mais les ordres de Thausus vous concernant étaient très stricts : pas de contact autre que visuel !

- Assez, tu assommes la Reine avec ton verbiage de pie ! Pardonne lui, c'est une incorrigible bavarde !

Celui qui a parlé est le dénommé Pyrame, grand gaillard qui me fait un peu penser à Abrial.

Houck, à ce moment prend à son tour la parole :

- Ma reine, nous déposons nos maigres vies à tes pieds et que le grand Thaur te protège, toi et ta descendance !

Allons bon, pensais-je, je crois que nous n'allons pas nous ennuyer avec ces quatre gaillards !

Le petit nez de Zinou se retrousse et elle se met à glousser tandis que ces compagnons la fusillent du regard.

- Grande Déesse ! J'avais oublié que vous saviez lire dans nos pensées ! Je redeviens alors sérieuse et leur ordonne :

- Je veux bien de vous dans notre quête mais il y a une chose que vous devez nous promettre avant tout : ne lisez plus jamais dans nos pensées sauf en cas de danger ou d'action immédiate ou... d'amour ! Vous devez nous le promettre solennellement.

A ces mots, tous les cinq (Thausus aussi, à mon grand étonnement) viennent et se mettent à genoux face à nous.

- Nous vous le promettons et que soit bannis du groupe celui ou celle qui ne tienne parole !

- Je vous crois et c'est vous même qui venez de prononcer la sentence à qui me désobéira. Nous formons une petite communauté maintenant. Voyons : Abrial le forgeron, Maïfa l'amazone, Thausus ex-Roi, Zinatra, Harvey, Pyrame, Houck, n'oublions pas Molosse et moi-même. Tous blessés, soit physiquement, soit moralement. Je ne veux aucune discorde entre nous. Je pense que nous sommes suffisamment intelligents pour régler nos petits différents (s'il y en a) sagement. Trop de souffrance et de morts sont dans nos esprits. N'en rajoutons pas. Serrons-nous les coudes et pensons surtout à l'avenir !

- Merci pour tes paroles clémentes et pleines de sagesse, Reine Calmina.

Je détaille Houck qui vient de prendre la parole : Petit, plutôt chétif même, avec des drôles de lunettes rondes qui descendent sans arrêt de son nez aquilin et qu'il remonte constamment l'air vif et curieux.

- Mes amis, puisque amis nous sommes à partir de cet instant, je vais vous demander une faveur. S'il vous plaît, ne m'appelez plus Reine. Considérez-moi comme un guide mais pas comme une reine. Du moins, tant que nous n'aurons pas de royaume et de peuple. Je serais Calmina, simplement pour vous !

Zinou me tend sa main bandée :

- Reine... Pardon Calmina, tu es bonne et bienveillante. Comme je t'envie après toutes les épreuves que tu viens de traverser, d'être aussi sereine. A ta place, je crèverai de rage contre l'humanité tout entière et je...

- Assez Zinou, lui coupe Pyrame, ton babillage fatigue notre reine : laisse-la reprendre ses esprits tranquillement !

Je serre alors doucement cette main tendue et je la prends comme elle me l'offre : une amitié sincère se dessine.

Cette petite me réchauffe le cœur avec sa spontanéité et son bavardage. Je sens une onde de sympathie m'envahir. Quel drôle de petit bout de femme ! Je sens que je vais beaucoup me plaire en sa compagnie.

- Le soir tombe et la tempête n'a pas l'air de se calmer ! Je crois qu'il va nous falloir attendre ici quelques jours, Calmina. Il faut nous organiser si nous voulons vivre en bonne intelligence ensemble. Commençons par dîner et faire le point quant aux blessés.

- Tu as raison, Maïfa ! Abrial, mon ami, comment te sens-tu ?

- Je ne te remercierai jamais assez de m'avoir sauvé Calmina. Dire qu'un jour je t'ai craché dessus. Pourras-tu jamais me le pardonner ?

Alors, sans raison aucune, mes larmes jaillissent.

- Excusez-moi, je ne vais pas dîner avec vous, ce soir. Je vais aller me reposer. Bonne nuit à vous tous !

Mon chagrin m'étouffe et mes paroles sont saccadées. Le calmant m'anéantit et je monte en courant les escaliers pour me jeter dans les bras réconfortants de Morphée et essayer d'y oublier mon amour perdu en mer.
 
SAUVETAGE


La nuit qui suit est ravagée par des cauchemars atroces où je vois Piotr accroché à un récif, harassé, m'appelant au secours. Je me tourne et me retourne en tout sens, épuisée. Se pourrait-il qu'il soit encore vivant malgré les dires des Teleps ? Je sens un espoir fou m'envahir dans mon sommeil agité.

Au petit jour, je me lève, le cœur gonflé de joie. Oui, il est vivant ! J'en suis sure maintenant. Un amour comme le notre ne peut pas mourir bêtement dans une tempête. Il est là, quelque part, m'attendant. Il le faut et je le veux !

Je descends et tout est calme, si calme ! Le ciel s'est éclairci et malgré un vent encore violent, je crois pouvoir voler sans trop de danger. Je me glisse hors de la maison endormie et me dirige vers les avions.

L'air frais du petit matin me revigore. Je me sens débordée de vie. Il le faut ! Il le faut ! Il faut qu'il soit vivant ! Le vent s'engouffre dans mes cheveux, me fouettant le visage.

Quand je décolle, le soleil jette ses feux flamboyants sur la mer, gonflant mon cœur d'un espoir insensé. Je me fie à mon instinct. La dernière fois que j'ai vu son bateau, c'était entre le continent et Moon. L'esquif a du sûrement dériver depuis. Je ferme les yeux. Mon cœur seul me guide. Je penche le manche et l'engin fait une embardée. Je vais suivre la route du soleil levant, la route de l'espoir et du renouveau.

Et soudain, après une demi-heure de vol, j'aperçois un mât avec quelque chose, non plutôt quelqu'un accroché après. Déesse, se pourrait-il ? Non, oui, c'est lui ! Mon amour, Tiens bon, j'arrive ! Je mets le pilotage automatique pour que l'avion puisse tourner en rond. Je descends, un filin accroché à l'engin et je tente l'impossible dans le vent : A Dieu va ! J'ouvre le cockpit et je me laisse glisser le long de la corde et attend le moment favorable où l'avion arrivera à la verticale du mât flottant. Mais oui, c'est bien lui ! J'essaye de l'attraper mais il est inconscient. Piotr, réveille-toi ! Fais un effort, je t'en supplie ! Mais l'avion s'éloigne. Je m'accroche, attendant le prochain passage. Alors me viens une idée : Je vais accrocher Piotr au cordage. Je me prépare et au moment propice, je me hâte de l'arrimer grâce au harnais fixé au bout du filin. Opération réussie ! Je remonte épuisée, aux commandes de l'avion et débranche le pilotage automatique. Va-t-il s'apercevoir que je suis en train d'essayer de le sauver ? La sueur me coule entre les seins et des gouttelettes naissent sur mon front. Vite, rentrer le plus rapidement possible ! Accroche-toi, mon Amour ! J'élève le filin et parviens à rentrer Piotr dans la cabine. Le retour me semble interminable. Mais que vois-je en me posant ? Mes compagnons qui sont tous là, sans doute réveillés par les moteurs de l'avion qui décollait. Ils me font des grands signes et j'entends la voix de mes amis Teleps dans ma tête qui m'encouragent car ils sentent ma faiblesse. J'atterris et quand je coupe les moteurs, mes amis sont autour de l'appareil et dégagent Piotr de son harnais. Ils le posent alors délicatement sur le sol. Je suis si impatiente de le sentir contre moi, de voir enfin s'il est vivant !

Mais, quand je descends de l'appareil, mes jambes se dérobent sous moi. Houck se précipite alors, me tendant ses bras secourables, lui d'apparence si chétive, et il me soutient avec énergie. L'angoisse qui étreint mon cœur est insupportable. Vit-il, oui ou non ?

Je ferme les yeux, un vertige passager me saisit.

- Allons, courage, Calmina, me fustige Houck dans le vent.

Piotr est là, étendu, inerte et pâle comme un mort. Son crâne est ouvert et ses cheveux sont plaqués sur son visage. Mes compagnons font cercle autour de lui et nul n'ose plus s'en approcher avant que je n'intervienne. Je m'agenouille, adresse une dernière prière à la grande Déesse et écarte ses cheveux. Il se met alors à gémir. Je cherche son pouls : il est très faible. Cette lutte contre les éléments a du l'épuiser. Il entrouvre ses beaux yeux, m'aperçoit et tente un pauvre sourire crispé. Sa bouche s'ouvre. Je lui pose la main dessus.

- Ne parle pas, amour. Tout va bien aller, maintenant ! Nous nous occupons de tout. Tu es sauvé !

Et je dépose un baiser furtif sur ses lèvres froides et craquelées par la soif et le sel.

- Vite, portons-le à la maison. Et donnons lui en premier de l'eau. Il lui faut des couvertures, il est glacé.

Les hommes se chargent de le porter. Je regarde alors ce spectacle qui me brise le cœur. Peu d'entre nous sont valide. Quelle misère ! Et c'est avec ceux-là que je veux reconstruire un monde nouveau et idéal ? Quelle dérision ! Je suis le cortège, toujours soutenue par Houck, jusqu'au havre qu'est cette maison dans la tempête ennivrante.
 
A SUIVRE .....

Publié dans : lasophie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 15 avril 2005 5 15 /04 /Avr /2005 00:00

Le secret de TIJON (suite)

 

Le soleil était maintenant haut dans le ciel. Nous devions progresser jusqu'à la nuit. La traversée de la montagne serait rude. Surtout qu'il ne nous fallait pas nous séparer de nos montures. La montée serait difficile. Effectivement cela s'annonçait très mal. Les premiers kilomètres se passèrent relativement bien. Puis le terrain devint tellement accidenté que nous devions marcher en tenant les chevaux par la bride. Ils renâclaient et dérapaient souvent. Puis il nous fallut prendre une décision. Abandonner les chevaux. Il ne nous restait plus qu'à jeter les selles. Nous avions récupéré le maximum de choses. Tout ce que nous pourrions porter. Les chevaux cherchèrent à nous suivre un moment, puis s'éloignèrent de nous, incapables de nous accompagner.

Le chemin était long et pénible ; nous ne progressions pas beaucoup. A la tombée de la nuit, nous étions fourbus. Nous ne trouvâmes aucun lieu pour nous protéger des agressions du froid. La nuit serait longue. Nous mangeâmes un maigre repas. Maïfa n'avait plus la force de chasser. Quant à Abrial, il avoua être nul au maniement des armes, quelles qu'elles fussent. Son métier était forgeron. Il vivotait depuis deux mois, faisant de rapides incursions dans le village d'où nous venions puis retournant se terrer au flanc de la montagne. Cela fit sourire Maïfa. Ainsi, son géant blond n'était même pas un guerrier. Quelle recrue j'avais gagnée là, me dit-elle. Nous nous serrâmes les uns contre les autres, Molosse inclus. La peau du renard ne nous protégeant qu'à peine les pieds. Nous dormîmes très mal, même si je surpris de fugitives caresses entre mes deux compagnons.

Au matin, Maïfa partit en compagnie d'Abrial pour lui apprendre à chasser. Elle avait récupéré, la veille, son arc et ses flèches,'tombés pendant le bref combat qui les avait opposés. J'aurai voulu les suivre, mais ils me le déconseillèrent. Molosse resta de nouveau avec moi. Ils revinrent un peu plus tard, la main dans la main, souriants et portant fièrement un cerf.

J'avais fait un feu à tout hasard. Ce fut un des plus succulents repas que j'avais fait depuis bien longtemps. La viande était juteuse. Elle fondait dans mon palais. Elle était réconfortante, comme mes deux compagnons qui avaient l'air de s'entendre à merveille. L'agneau et la louve. Car malgré sa force herculéenne, il était d'un naturel doux. Seules, les circonstances l'avaient forcé à attaquer au lieu de fuir. Car il était comme moi, avide de présence humaine. Même si cela devait lui apporter plus de désagrément que de joie. Les deux derniers mois avaient été un calvaire pour lui. Nous partîmes.

Au cours de notre pénible cheminement, il nous raconta que le fameux jour de la rébellion, il était parti dans la montagne pour creuser afin de trouver des matériaux pour sa fonderie. Quand il était revenu, il n'y avait plus personne au village. Un grand brasier était allumé et des cadavres se consumaient. Mais plus de Garles, plus d'humains, plus d'animaux. Son absence n'avait duré que deux jours.

Nous en conclûmes qu'il en avait été partout pareil. Ainsi les Garles s'étaient organisés. La première attaque ayant échoué (j'avais envoyé mes amazones pour massacrer les belligérants) ils avaient dû se donner le mot pour assaillir mon peuple, tous ensembles et le même jour, à travers tout le Royaume. Belle occasion pour moi d'apprendre que l'union fait la force.

Pourtant, ils étaient moins nombreux que nous. Ils avaient dû employer les mêmes moyens qu'au palais : le poison. Pas de résistance ou très peu. Cela leur ressemblait bien. Sales insectes répugnants. Ainsi, dans le royaume combien étions-nous de survivants ?
Quelques errants se cachant, une poignée ! Je suffoquais. L'air ne passait plus dans ma gorge serrée. Je dû m'y reprendre à plusieurs fois avant de retrouver un souffle régulier.

Nous avançâmes jusqu'au soir. Une caverne bien abritée fut la bienvenue. Mes muscles étaient devenus endurcis par la marche et l'effort continuel que nous fournissions dans la journée. Je n'avais plus rien de la reine avachie dans ses coussins. Il me semblait que je n'avais jamais vécu auparavant. La moindre joie me transportait, le moindre chagrin me désespérait. C'était des sentiments si nouveaux pour moi. Je n'avais vécu que pour l'accomplissement de mes moindres désirs. Tout le monde était à mes ordres et j'étais égoïste alors.

J'avais découvert la joie pure du plaisir échangé. Jusqu'alors mes amants étaient forcés de me procurer le bien-être mais moi je n'avais rien donné de moi à personne. Jamais ! Même mon peuple attendait un prince ou une princesse ; mais j'étais trop fière pour prêter mon corps à la destinée du royaume. Je n'avais que 28 ans et j'estimais que j'avais encore largement le temps de penser à tout cela. Quelle folie !

Un enfant ! Je me surpris à mettre mes deux mains sur mon ventre infécond. Un enfant ! Oui. Voilà un but dans ce monde insensé. I1 fallait à tout prix sauver l'espèce humaine. Je regardais Abrial. Non, pas lui. Il était désormais lié à Maïfa. Malgré l'urgence de la situation, je ne pouvais pas. Non, je ne pourrai pas.

Qu'importé, la route serait longue. Nous aviserions plus tard. De toute façon, un enfant, tant que nous n'aurions pas trouvé de havre, serait un fardeau. C'est si fragile, un bébé. Je repensais, avec nostalgie, à mes servantes accouchant. Comme je les avais méprisées, alors. J'avais ri de leur tendresse. J'avais explosé à chaque fois que l'une d'entre elles me demandait de tenir leur enfant pour la cérémonie sacrée de la reconnaissance. Cette occasion de donner, devant témoin, un prénom et ainsi une identité, au fragile être qui venait de naître. Je gardais mes réflexions pour moi.

Le sommeil me gagna enfin. Sans rêve, sans fond, sans joie, mais aussi sans douleur. Me rafraîchissant mes pensées. Ne plus rien avoir dans la tête que du vide. Quel soulagement ! Bien passager d'ailleurs. Car, au réveil, tous mes soucis affluèrent en même temps. Allons. Chaque chose en son temps. Je ne comprenais pas mon obstination à vouloir absolument aller à Moon. J'étais comme attirée par un aimant vers ce lieu. Pourtant sans chevaux et nous rapprochant des neiges éternelles, ce voyage me semblait très périlleux. Je ne devais, à aucun instant, oublier que nous portions avec nous l'espoir de l'espèce humaine.
 
LE DESESPOIR


Au bout du dixième jour, nous étions transis et fourbus. L'amour que se portait mes compagnons n'était pas feint. Ils étaient heureux, malgré les épreuves du froid et de la marche. Ils n'avaient pas encore pu faire l'amour ensemble, car ma promiscuité les gênait. Abrial, par pudeur ; Maïfa en souvenir de nos nuits et surtout par peur de pas être à la hauteur du désir du géant blond.

Je devenais de plus en plus sombre. Molosse, souvent, venait me donner un coup de langue, comme pour m'encourager. Son pas était toujours aussi sur. Il avançait sans rechigner, jamais. Sans se tromper non plus. Il avait appris, avec Maïfa, à chasser par lui-même et non plus à voler les restes des autres pour se nourrir, comme il faisait auparavant. Souvent, le matin, nous trouvions un lapin au pelage blanc ou une marmotte, qu'il avait dû dénicher au fond de leur terrier.

La neige était là. Nous devions avancer en faisant attention aux fondrières. Les nuits étaient pénibles. Nous avions trouvé le moyen de nous protéger du froid pour dormir : nous creusions, avec nos mains, un profond trou dans la neige et nous nous y enfouissions. Notre chaleur animale nous réchauffait les uns les autres.

Un matin, nous commençâmes à marcher, comme d'habitude, le brouillard tomba, nous enveloppant complètement. Nous avancions en nous tenant par la main. J'étais en tête, tenant la queue de Molosse, toujours sûr de lui. Au bout d'environ quatre heures, le soleil perça. Alors, nous vîmes la pente décliner. Nous avions passé le sommet ! Nous sautions de joie ! Le calvaire était à moitié terminé. Six jours longs et pénibles encore. Et puis le sol enfin plat. Mais nous étions à pied et cette région nous était totalement inconnue.

En effet, je n'avais jamais les pieds dans cette partie du monde. Les envoyés royaux percevaient eux-mêmes mes fermages sur ces terres froides. Je préférais le sud. C'était beaucoup plus chaud. Comme je le regrettais à présent ! Où étaient les villages ? Y avait-il encore du monde ? Peut-être les habitants avaient-ils été épargnés ! L'espoir renaissait en nos cœurs.

Nous arrivâmes un soir dans un hameau. Déesse ! Pas âme qui vive. Non. Ce n'était pas possible. On aurait dit qu'une terrible épidémie avait ravagé mon royaume.

Mais où étaient ces satanés Garles, que nous leur fassions rendre gorge ! Assez. C'en était trop. Plus que je ne pouvais supporter.

Je m'arrêtais là et ne voulu plus bouger. Je restais prostrée. Mes compagnons faisaient leur possible pour me faire avancer. Plus ils insistaient et moins je les entendais. Même Molosse ne pouvait rien pour moi. Moi, la Reine - la Reine - Ah ! Ah ! La Reine - De quoi ? De qui ? D'un chien ? D'un couple amoureux ?

Je restais ainsi trois jours. Trois jours que Maïfa et Abrial occupèrent à se connaître mieux, à se découvrir. Les maisons étaient accueillantes, ils pouvaient faire du feu, se laver. Ils s'occupaient de moi, sans que je réagisse, me forçant à me restaurer. Sans eux, je crois que je serai morte d'inanition.

Et puis, un matin, Maïfa me dit, excédée par mon attitude :

- Reine Calmina, jusqu'ici, j'ai toujours admiré ton entrain, ta façon de commander qui nous fouettaient toutes quand tu parlais. Mais je ne vois plus maintenant qu'une larve de Reine. Tu ne mérites plus ton titre. A la moindre épreuve, tu t'écroules ; Ton esprit combatif n'était qu'un leurre. Tu n'es qu'une femmelette. Une femelle juste bonne à jouir avec les Garles ! Crois-tu que tu sois la seule à souffrir de la situation ? Accepte- la et lutte avec nous. Nous partons ce matin. Avec ou sans toi. Nous continuons notre route vers le nord, puisque tu crois que là est notre destin. Tu peux voir que je suis malgré tout tes conseils aberrants.

Tout en parlant, elle me secouait. Mais c'était surtout son discours qui me remuait. Il fallait que je réagisse.

Ainsi, c'était ce que pensaient de moi mes compagnons ! J'allais leur montrer. Ils voulaient partir. Eh bien, soit. Nous ferions route ensemble. Il ne fallait pas se séparer. Non. Pas quand l'avenir de la race humaine était entre nos mains. Je n'avais plus le droit à la faiblesse. A partir de cet instant, je puiserais ma force dans leur courage.

Alors, je retrouvais ma superbe. Les toisant, je leur dis :

- Je vais me préparer. Tenez-vous prêt à partir. Abrial, va chercher des provisions. Nous ne savons pas ce que nous allons trouver plus loin. Maïfa, cherche dans les maisons une carte de la région. Nous devons étudier attentivement le terrain, repérer les villages, les cavernes, les bois. Et pas de discussion. Dépêchez-vous.

Ils se regardèrent, complices, un sourire amusé au coin des lèvres. Me voir me redresser et retrouver ma fierté les ragaillardissaient. Un second souffle nous traversa. J'étais leur guide, je ne devais jamais l'oublier. Eux ne l'avaient pas fait. Je réfléchis au discours de Maïfa et compris que ce qu'elle m'avait dit n'était pas pensé. C'était simplement pour me faire réagir. Et elle y avait réussi. Comme elle me connaissait bien ! Allons, notre amazone apprenait l'art de manier les cerveaux. C'était nouveau. Elle qui était plutôt une adepte du combat direct, commençait à manier sa langue de façon experte. Les deux larrons eurent tôt fait de m'apporter ce que je désirais. J'avais eu le temps de me laver et de changer de vêtements.

Nous examinâmes notre plan de route. Pour atteindre la mer, il nous faudrait encore quatre jours de marche. Deux villages croisaient notre chemin. Deux nuits seraient difficiles. Mais la plaine, que nous devions traverser, s'avérait un endroit découvert et caillouteux. J'espérais ne pas rencontrer de patrouille de Garles. Un détail nous intrigua. Un tertre au milieu de la plaine se dressait. Que cela pouvait-il bien être ? Un cercle l'entourait et il était peint en rouge, comme si les habitants s'en méfiaient. Nous devions passer à côté. Nous verrions bien par nous-mêmes. Abrial était d'avis de le contourner. Je lui répliquais qu'il n'était pas question d'allonger notre itinéraire et que nous irions droit dessus, quoi qu'il en pense. En plus, ma curiosité était piquée. Qu'allions-nous découvrir encore ? Jamais mes gardes ne m'avaient parlé de ce mystère. Sûrement par superstition !
 
LA PYRAMIDE


Le premier village fut atteint au coucher du soleil. Ces trois jours d'inaction et de repos forcé nous avaient fait du bien à tous. Mes tourtereaux avaient dû en profiter pour explorer leurs corps.

Nous entrions sans crainte maintenant dans les maisons. Heureusement, les villageois avaient des réserves de viande et de fruits sèches.

Quand nous repartîmes le lendemain, nous savions que nous devions coucher à la belle étoile le soir même. Mais qu'importé, notre moral était bon.

La végétation devenait plus chétive au fur et à mesure de notre avance. Au loin, nous voyions l'horizon. Puis soudain, un tumulus sembla se détacher du morne paysage. Plus nous avancions, plus il grandissait.

Je fis un rapide calcul. Nous y arriverions pour la nuit. Quand nous fûmes assez prêts pour le distinguer, sa masse nous coupa le souffle. C'était une sorte de pyramide. Sa pointe devait culminer à deux cents mètres de hauteur. Elle n'était pas en torchis ou en pierre, comme les constructions que nous avions l'habitude de voir, mais en métal (comme mon lasernium et les engins volants). Nous en fîmes le tour, méfiants. Nos yeux n'étaient pas assez grands pour voir toute sa masse. De l'autre côté, une porte. Là était l'inconnu.

- N'y allons pas. Rugit Abrial.

- Qu'avons-nous à craindre ? Allons ! Comporte-toi en homme ! Lui répliqua Maïfa.

Fustigé par sa remarque, Abrial tendit la main vers la porte. Il en tourna la poignée, qui résista.

- C'est fermé, ma douce. Dit-il, soulagé.

- Pousse-toi. Lui répliqua sa compagne, en le bousculant brutalement, énervée par sa couardise.

Elle donna un grand coup d'épaule dans la porte qui ne céda que de quelques centimètres seulement. La témérité de Maïfa remplissait Abrial d'admiration. Il la repoussa doucement, et pendant qu'elle se massait le bras, grimaçant de douleur, il enfonça la porte d'un seul coup. Elle s'ouvrit en grinçant et le son se répercuta à l'intérieur, sinistrement. Il y faisait noir et même le soleil déclinant ne parvenait pas à l'éclairer suffisamment pour que nous puissions distinguer quoi que ce soit.

Une odeur de vieille poussière monta à nos narines, nous faisant éternuer.

Molosse était resté prudemment en arrière, mais il ne semblait pas inquiet outre mesure. Je jugeais alors que nous pouvions entrer quand le soleil serait levé.

- Compagnons. Attendons demain pour l'explorer. Nous y verrons plus clair. Préparons notre bivouac un peu plus loin.

- Tes paroles sont sages, Calmina, dit Abrial avec du soulagement dans la voix, ce qui fit rire Maïfa.

- Mon grand inquiet ! Et elle posa un baiser sur ses lèvres. Comme je les enviais...

Le repas fut vite avalé. La proximité de la pyramide jetait la confusion dans nos esprits.

Abrial admirait l'œuvre de métal. Son métier de forgeron prenait le pas sur ses craintes. Lui qui n'avait jamais travaillé que des petits objets, essayait d'imaginer la forge qui était à l'origine de ce gigantesque travail. Il avait remarqué, d'un oeil professionnel, que la pyramide ne faisait qu'un ensemble, sauf en ce qui concernait la porte. Pas de raccords, tout était lisse. Il eut du mal à s'endormir, tant l'excitait cette découverte qui mettait à rude épreuve toutes ses connaissances.

Au petit jour, nous commençâmes l'exploration. Jamais de toute mon existence, je n'avais contemplé quelque chose de plus formidable. Mon palais me paraissait bien terne à côté de ce monument. Je me demandais qui avait bien pu l'ériger et surtout quel était le souverain qui méritait pareille habitation. Pour moi, cela ne faisait aucun doute : c'était une habitation de roi ou de prince.

Nous fabriquâmes des torches et entrâmes. Alors que nous pénétrions à l'intérieur, un déclic se fit entendre et la lumière jaillit de partout à la fois. Nous sortîmes en hurlant, laissant tomber nos torches allumées sur le sol. Un bruit nous fit tourner la tête ; du gaz blanc sortait des murs, étouffant les flammes.

Dès que nos pieds furent à l'extérieur, les lumières s'éteignirent.

Abrial était tombé à genoux, les mains sur ses yeux. Maïfa hoquetait et moi je devais être pale comme la mort. Quel était ce prodige ?

- Personne n'est blessé ? Demandais-je dès que j'eus repris enfin mon souffle.

Molosse remuait la queue. Il avança vers la porte et entra. La lumière fut de nouveau allumée. Nous vivions un moment angoissant et, paradoxalement, je me sentais comme étrangère et assistais à cet instant en spectateur.

- Molosse, reviens ici tout de suite ! Je courus derrière lui, la curiosité me dévorant. Mais le spectacle que je vis me figea et me réveilla enfin, ma faisant reprendre contact avec la réalité : Les murs étaient lisses et brillants, d'un ton pastel tirant sur ce qui avait dû être du saumon il y a des lustres. Un gigantesque escalier menait tout en haut, suivant les murs. Une pièce fermée se trouvait au centre et je suis sûre que j'en pouvais faire le tour sans toucher aucune paroi externe. Cette salle était ronde et n'était appuyée sur aucun des murs porteurs.

J'en poussais la porte avec précaution, ébahie. Dans cet endroit, des milliers de lumières clignotaient sur une table orbiculaire qui faisait le tour de la pièce. Un léger vrombissement était perceptible. Mes doigts effleurèrent un meuble de métal qui trônait au milieu de la salle. Une petite fenêtre s'éclaira dans le mur d'en face juste au-dessus de la table enclavée dans les murs et je pus voir un paysage étrange. C'était comme si j'étais à la fois dans le ciel et dans les nuages. Ce qui provoqua un vertige en moi.

Puis une voix métallique s'éleva de partout à la fois.

- Bienvenu dans le centre météorologique de la base IV. Veuillez vous identifier en insérant votre badge dans la console de surveillance.

Cette voix impersonnelle me plongea dans une grande terreur, me laissant quelques minutes paralysée.

- Sors de là et viens m'affronter ! Montre-toi, lâche que tu es !

- Identification, s'il vous plaît.

- Identification, s'il vous plaît.

- Identification, s'il vous plaît. S'entêtait-elle.

Je ne comprenais rien à ce charabia. L'étranger répétait cette phrase sans cesse. Je reculais, cherchant l'ennemi. Personne. Mes compagnons m'avaient suivi. Maïfa était en garde, son coutelas à la main, à demi accroupi, le regard sauvage.

- Sortons d'ici à toute vitesse ! Cria-t-elle. Ce que nous fîmes sans délai.

Dès que nous fûmes partis de cette pièce, la fenêtre s'éteignit et la voix se tut.

- Sorcellerie ! S'exclama Abrial. Il tremblait de tous ses membres. Nous ne demandâmes pas notre reste et partîmes en courant, n'osant regarder derrière nous, de peur de voir surgir un géant ou je ne sais quelle créature sortie tout droit des contes de bonnes femmes dont ma nourrice me nourrissait tous les soirs.

Nous prîmes nos maigres affaires et nous nous enfuîmes. Au bout d'un kilomètre, nous nous arrêtâmes. Silencieux, nous nous regardions. Que se passait-il ? Jamais nous n'avions entendu parlé de ceci. Jamais je n'aurais pu penser qu'il existait de par le monde des choses aussi terribles. Mon royaume me semblait étranger tout à coup. Nous continuâmes notre route assaillis par d'étranges pensées. Qu'allait nous réserver encore ce monde inconnu et secret que nous découvrions au fur et à mesure de notre quête ?

Le campement du troisième soir fut vite monté. La nuit fut peuplée de cauchemars pour tous les trois.

Au matin du quatrième jour, notre appréhension grandissait. La mer était proche. Le dernier village serait un village de pêcheurs. Après, il nous faudrait trouver un moyen de traverser la mer. Et puis l'île. Qu'y trouverions-nous ? D'autres pyramides ? Rien qu'à cette pensée, j'en avais des frissons dans le dos. Je m'étais bien promis de ne plus jamais approcher, de près ou de loin, ce genre de construction ! Valait-il mieux faire demi-tour ? Que nous réservait cette destination ? . Déesse ! Aides- moi.

Mais je ne devais pas abandonner tout espoir. Mon ventre et celui de Maïfa étaient notre avenir. Je ne devais pas l'oublier. Trouver un endroit pour reconstruire et refaire l'humanité. Nous avions un homme avec nous. Le premier pas était franchi.

Le soir venu, nous aperçûmes le dernier village qui longeait la mer. Mais, comme partout, pas une ombre. Comme toujours ! Je m'isolais alors sur la plage après avoir pris mon dîner avec mes amis, repas composé de poisson salé et séché trouvé dans les maisons désespérément vides.

La mer, c'était donc cela. L'immensité, le sel sur ma bouche. Le vent dans mes cheveux. L'impression d'infiniment petit et d'infiniment grand en même temps. La tenure, l'extrême fluidité, la fixité et la redondance. La fin du monde et son commencement. La vie et la mort. Le début et la fin. Le flux et le reflux. Le pourquoi et le comment. Le "qui suis-je " et la réponse, mais sans réponse vraiment satisfaisante. Le "je t'aime pour la vie " et le "c'est finit pour toujours ", sans espoir de lendemain. Mais que savais-je de l'amour, sinon des fables de grands-mères et la vue de mes deux compagnons.

Ils vinrent me rejoindre pour voir finalement la grande bleue, la mère des mères, la Déesse parmi les Déesses.

Eux non plus n'avaient jamais vu cette étendue liquide et mouvante. Mais apparemment, ils avaient d'autres préoccupations. Ils n'étaient préoccupés que par eux par cette nuit sublime sans nuages. Ils puisaient leur force et leur courage l'un dans l'autre. Et ils avaient trouvé un nid douillet pour passer la nuit, corps contre corps. L'incertitude de nos lendemains les unissait plus que n'importe quoi et les flots les laissaient plus sereins que moi. Ils repartirent vers leur couche nuptiale et je me pris à imaginer leurs corps mêlés, la force et la douceur de leurs étreintes. Un immense vague à l'âme me submergeât.

La lune était pleine et éclairait la plage d'une lumière surnaturelle. Assise, je jouai avec le sable, tout à mes pensées ambiguës. Je me levai et me déchaussais. L'onde refluante m'attirant, je marchais dans la mer. L'écume me léchant les mollets et la fraîcheur de l'onde électrisant mon corps me procuraient un plaisir incontesté. Le fracas du ressac sur les rochers m'apaisait et m'énervait en même temps. C'était irréel. Cette sensation d'immensité et de petitesse m'était totalement inconnue. La nuit claire ainsi que les milliers d'étoiles jouaient avec mon imagination surexcitée.

Tout à mes pensées et à mon plaisir, je ne vis pas tout de suite l'embarcation qui s'approchait au loin. Son falot éclairait d'une lueur faible la mer, semblant défier le chatoiement argenté de la lune, rivalisant d'une fragile limpidité avec ses reflets.

Je m'immobilisais, croyant rêver. Mon esprit enfiévré me jouait-il encore une fois des tours ?

Je me cachais derrière un rocher et attendis. La petite barque se dirigeait droit sur la plage. Pas de doute. Il fallait que je prévienne mes compagnons, mais je n'en avais pas le temps, l'embarcation arrivant à toute l'allure que lui permettait le vent.

Je me recroquevillais le plus possible derrière un rocher affleurant sur la plage, devenant rocher moi-même. L'embarcation aborda à deux pas de moi. Je suspendis mon souffle.

Un homme en descendit, portant un grand filet rempli de poissons brillants et tressautant à la lueur de la lune. Il tira la barque sur la plage, pris son falot et ses poissons et se dirigea vers le village, en vieil habitué des lieux.

A ce moment là, Molosse surgit en aboyant, prêt à se jeter sur l'inconnu. Il me fallait intervenir.

- Molosse ! Garde-le !

L'inconnu se figea et se tourna lentement dans ma direction. J'approchais.

- Ne bouge plus. Sinon mon chien se chargera de ta gorge ! Lui criais-je par-dessus le fracas des vagues.
 
LE MARIN


Molosse tournait autour de lui, maintenant tout à fait apaisé. Apparemment, le chien l'avait jugé. Je me fiais donc à son jugement et je m'approchais lentement.

- Lève ta lampe que je puisse voir ton visage !

Lentement il éleva le bras et j'éprouvais un choc. Comme il était beau ! Ses longs cheveux blonds lui balayaient le visage. Ses yeux étaient d'un bleu profond. J'aurai pu m'y noyer. Ses lèvres étaient fines et sensuelles en même temps. Sa peau était tannée et bronzée. Une barbe naissante lui mangeait la moitié du visage. J'étais subjuguée.

Jusqu'ici, il n'avait rien dit. Il se contentait de me regarder comme si j'étais une sirène sortie de l'eau, abasourdi par une rencontre fabuleuse et inespérée.

Puis sa voix s'éleva, profonde et mélodieuse, me remuant jusqu'au tréfonds de moi-même :

- Vais-je rester toute la nuit comme ça ? D'où sors-tu, apparition magique ? Les Dieux ont-ils enfin entendu mes prières ? Un compagnon, où devrais-je dire, une compagne, à en juger par tes formes généreuses vont-ils enfin combler ma désespérance et ma solitude ?

Je me mis à rougir, sans savoir pourquoi. Le feu de mes joues s'étendit bientôt à tout mon corps. Une avalanche de sensations m'envahit. Puis me vînt la raison. Comment sortir de cette situation sans perdre la face ! Etait-ce un ami ou un ennemi. Pourquoi mon cœur battait-il la chamade ? J'avais un rang à tenir. Ma naissance royale ne m'autorisait pas tenir compte de mes pulsations furieuses. Mais il entretenait une fascination morbide sur moi. Mes yeux ne pouvaient s'en détacher, ni mon cœur ne pouvait s'empêcher de battre la chamade à tout rompre. Il me contemplait, comme si j'avais été la seule femme qu'il n'eut jamais admirée de sa vie.

Ce furent mes compagnons qui mirent fin à notre contemplation mutuelle.

- Calmina, tu es là. Cela fait trois heures que tu es partie ! Nous nous inquiétions !

Puis Maïfa aperçu l'étranger et son ton changea immédiatement, devenant plus dur et plus cassant.

- Reste où tu es. Si jamais tu as touché à un seul cheveux de la Reine, je te brises les reins !

La Reine, quelle reine ? Il leva le falot plus haut et me dévisageant, me reconnut enfin

- Mais oui ! Calmina. Majesté, pardonnez mon audace. J'ai osé lever les yeux sur vous !

Il tomba à genoux devant moi, plein d'une humilité soudaine. Je mis alors ma main dans ses cheveux, timidement. Leur contact me fis frissonner. Comme ils étaient doux et soyeux ! Allons, je devais me reprendre :

- Relève-toi. Il n'y a plus de Reine, ne me donne pas plus d'importance que je n'en ai.

- Pour moi quelles que soient les circonstances, tu seras toujours ma Reine.

La façon dont il prononça ses quelques mots me remuèrent jusqu'au tréfonds de moi-même.

Je t'en supplie, nous sommes en fuite et cherchons un moyen de lutter pour la survie de l'humanité. Si l'envie te vient de nous suivre, ne me vouvoie plus jamais. Il n'y a plus de royaume, plus de peuple. Il n'y a que des hommes et des femmes perdus dans l'immensité du destin et qui cherchent seulement à survivre.

J'avais parlé d'une voix rauque. Les sons avaient du mal à sortir de ma gorge. Ma main était toujours dans sa chevelure. A la pensée de la survie de l'espèce, une vague de chaleur me parcourue et mon émoi devînt plus intense. Mais je me gardai bien de retirer ma main de ses cheveux.

Alors, il leva la tête, la retira de sa chevelure et la posa délicatement sur sa bouche, la baisant doucement. Il me regardait droit dans les yeux. Je m'agenouillais près de lui.

- Je fais serment d'allégeance à cette femme splendide, qu'elle soit Reine ou Bergère, peut m'importe.

- Comment t'appelles-tu ?

- Dans mon village, on me nomme Piotr. J'ai été un enfant trouvé et j'étais trop petit pour me souvenir de mon prénom de naissance si jamais j'en eu un. Mais laissons ces pénibles souvenirs et parles-moi de ta quête !

- Piotr ! Je me répétais son nom dans ma tête, me délectant de ses deux syllabes. Je ne savais plus très bien ce que je faisais. Ma main, prise d'une vie indépendante, se promenait sur son visage, se délectant du contact râpeux et viril d'une barbe naissante, tout en tremblant d'excitation. Mes compagnons nous regardèrent, se sourirent, complices, semblant avoir vu des choses que nous ignorions encore et rassurés, repartirent vers le village, Molosse sur leurs talons.

Nous étions seuls au monde. Le sable était doux, nous invitant à nous y allonger.

- Calmina, comme tu es belle.

Mes nerfs étaient à fleur de peau. Nos mains se cherchèrent. Jardin de délice ! Frissons. Ma hardiesse naturelle faisait place à une timidité nouvelle. Je ne trouvai rien à dire et ne souhaitai qu'une seule chose : le toucher, mais sans oser le faire.

Mes désirs correspondaient aux siens car il chercha et trouva ma bouche pour mon plus grand bonheur. Nos langues se mêlèrent. Et le temps s'arrêta. La vie nous emporta dans ses grands et larges filets. Une nouvelle expérience se passait pour moi. J'avais déjà goûté au plaisir donné et reçu avec Maïfa. Et maintenant c'était avec Piotr. Mais il y avait encore autre chose. Je découvrais l'amour. L'amour magique, profond. Mon cœur débordait. Mes reins étaient en feu. Ma vie s'arrêtait et reprenait, jouant de mes nerfs comme d'un instrument de musique barbare.

Je ne savais pas que l'on pouvait tomber amoureuse d'un seul regard et se donner en toute confiance et sérénité ainsi, tout en étant persuadée que je connaissais cet homme depuis la nuit des temps et que nous étions faits l'un pour l'autre.

Il me dénuda et nous fîmes l'amour au clair de lune. Sa bouche me dévorait de baisers. Aucune partie de mon corps ne fut oubliée. La passion nous emportait comme deux fétus de paille dans la tempête. La vie palpitait dans son sexe érigé. J'étais une caverne, il en était l'explorateur. J'étais la fleur, il était l'abeille butineuse. Il était le volcan, j'étais la lave incandescente.

Le chant de la mer nous accompagnait, rythmant nos étreintes. La nuit était parcourue de lumières multicolores. C'était magnifique. Puis je m'aperçu que ces lumières venaient de ma jouissance. J'éclatais, je m'écartelais, je roulais. Une explosion dans ma tête et puis je sombra dans un gouffre noir.

Quand j'émergeais, Piotr me caressait les cheveux. " Là, là ma belle ". Sa voix était murmure. Nous étions apaisés tous les deux. Je posais ma tête sur sa poitrine et m'endormis dans un dernier soupir.

Nous nous réveillâmes à l'aube. Frissonnant de froid. Il me regardait et une coulée de désir nous envahie. Avec lui, pas besoin de feu pour se réchauffer. Il était l'Homme. Celui, qu'au fond de moi, j'avais toujours attendu. Il était la vie. C'était lui qui m'apporterait désormais mes plaisirs mais aussi mes douleurs. Je m'étais donné à lui corps et âme. Il ne le savait pas encore. Il fallait que je lui dise.

- Je t'aime Piotr. Tu es la plus belle chose qui ne me soit jamais arrivée dans ma vie. Si tu veux de moi, je t'appartiens désormais. Oh, je t'en supplie ! Ne me repousse pas !

- Mina, mon amour. Te repousser ? Toi ! Je ne savais pas, ô non, je n'imaginais même pas qu'une femme puisse être à ce point désirable, si attachante. Je n'ai qu'une envie : Te garder et te protéger pour toujours et à jamais.

Nous échangeâmes d'autres serments. Puis le tourbillon du désir nous jeta dans un corps à corps furieux. Il n'y avait ni vainqueur ni vaincu dans ce combat. Il n'y avait que passion et tendresse. Après l'amour, nous nous baignâmes dans la mer. L'eau était froide mais vivifiante. Dorénavant, nous ne serions plus seuls. Ce serait plus facile à deux. Avec le soleil qui montait à l'horizon, j'eus le loisir de l'admirer en pleine lumière. Ses muscles roulaient sous sa peau. Son buste était taillé en triangle. Son bassin était fin. Ses membres étaient bien proportionnés. On sentait qu'il vivait sainement, toujours au grand air, habitué aux efforts. Quel compagnon idéal ! Quelle chance j'avais ! Nous nous rhabillâmes et allâmes retrouver les autres.

Mon cœur était léger. Je volais. J'étais sur un nuage.

- Piotr, je te présente Maïfa, ancienne amazone de mon palais et Abrial, forgeron de son état.

Maïfa l'embrassa sur les joues, ce qui fit froncer les sourcils d'Abrial.

- Ce sont mes compagnons de voyage. Notre but est d'aller sur l'île de Moon, à Tijon. Nous avons traversé de nombreux villages et nous n'avons pas trouvé de survivants, à part toi et Abrial.

- Je croyais que seul mon village avait été détruit. J'étais parti à la pêche. La veille, j'avais repéré un banc de poissons. Je les ai suivis et cela m'a mené assez loin en mer. Quand je suis revenu, une journée plus tard, plus personne. Seul un immense brasier brûlait. Je n'ai pas compris ce qui s'était passé. Depuis, je ruminais mes pensées, me torturant le cerveau pour essayer de savoir. J'allais partir dans les terres demain pour chercher un peu de compagnie. Et tu es arrivé. Pardon, vous êtes arrivés ! Piotr me dévorait des yeux. Je me sentais fondre. Je lui touchais la joue. Mais oui, il était bien là. Je soupirais d'aise. Piotr, il faut que tu saches que ce sont les Garles qui ont assassiné l'humanité. Mais ce qui est étrange, c'est qu'ils ne soient pas restés dans les villages.

-  Ils ont du se regrouper au palais. Car il n'y a que là que nous en ayons vu.

- Mina, pourquoi aller à Tijon. C'est dangereux. Jamais aucun d'entre nous n'a osé aborder cette île.

Maïfa me jeta un regard pénétrant :

- Tu vois Calmina, même les habitants proches n'y ont jamais été !

- Mais, pourquoi ? Pourquoi toutes ces légendes ! D'où viennent-elles et qui les a propagées ?

Piotr était d'accord pour nous y mener. Il ne nous faudrait que quelques jours de mer seulement pour y arriver. Et il irait avec nous jusqu'au bout de notre quête. Il ne voulait pas me quitter. Plus jamais. Merci Déesse ! Il m'aimait. Il m'aimait vraiment. Nous préparâmes la traversée pendant une journée. Rassemblant des vivres et de l'eau, vérifiant l'embarcation de Piotr.

Molosse tournait dans nos jambes, excité par les préparatifs. Il ne tenait plus en place et nous dûmes le pousser souvent sous peine de lui marcher sur les pattes. Piotr avait été recherché son filet plein de poissons ramené la veille et qui avait été complètement oublié pendant notre folle nuit.

L'amitié naissante entre les deux hommes réchauffait le cœur de Maïfa et le mien. Durant ce jour, souvent nous les avions surpris à rire de plaisanterie que nous n'entendions pas. Une complicité spontanée était née entre eux. Le forgeron et le marin. Le géant brun et l'athlétique blond.

Le soleil se coucha ce soir-là sur une nouvelle nuit fougueuse.
 
L'ILE DE MOON


La traversée dura quatre jours. Quatre jours, où je pus admirer la dextérité de Piotr. Il naviguait sûrement sans fausse manœuvre. Mais je sentais sa peur augmenter au fur et à mesure que nous nous rapprochions de l'île. Maïfa fut malade pendant tout le chemin. Pourtant la mer était calme. Quant à Abrial, il aidait de son mieux aux manœuvres. L'art de la voile n'eut bientôt plus de secret pour lui.

Pour ma part, j'étais fort occupée à essayer de soulager Maïfa de ses constantes nausées.

De temps à autre, je m'appuyais au bastingage, admirant l'immensité de l'océan, humant le vent salé. Il me venait alors la pensée que nous n'étions rien en ce bas monde ; quatre humains ballottés au gré des marées. Que se lève une tempête et notre sort serait vite réglé !

L'île se rapprochait. Et la tension montait de plus en plus au sein de notre petit groupe.

Molosse lui avait les yeux fixés sur Moon, le museau levé, aux aguets de quelque senteur inconnue de nous. Quelquefois je regardais par-dessus bord et la mer m'attirait irrésistiblement. L'eau était claire et l'on pouvait voir les poissons multicolores nager sous la coque.

Les vagues s'acharnaient sur le bateau mais ne pouvaient rien contre le savoir-faire de Piotr. La couleur de ses yeux avait la profondeur du ciel. Et d'ailleurs, quand le soleil brillait, ses yeux étaient bleu azur mais quand les nuages menaçaient, ils devenaient d'un indigo profond. Je l'aimais. Déesse ! Que je l'aimais ! Il ne se passait pas un seul instant sans que je le désire ardemment. Son front, sa bouche, ses mains, tout son corps m'appelait sans arrêt.

Mais le temps n'était pas venu de se laisser aller aux impulsions de l'amour et du corps. Il fallait songer à l'abordage de l'île. Dans mon esprit, tout était confus. Qu'allions nous trouver là-bas ? La réponse était proche. Piotr amena en douceur le voilier sur la plage.
Molosse sauta sur la terre en aboyant joyeusement. Nous l'exhortions à se taire, mais rien n'y faisait. Puis il partit, nous laissant seuls. J'eus beau l'appeler, il avait décampé sans demander son reste.

Nous regardions tout autour de nous, cherchant un chemin pour pénétrer dans les terres. La végétation sur l'île était luxuriante. Des milliers d'oiseaux pépiaient. Une épaisse forêt semblait en interdire l'accès.

Par prudence, nous décidâmes d'en faire le tour, pour juger de sa superficie. Piotr n'en avait aucune idée. Car, dans son village, l'idée même de s'approcher de cet endroit était sacrilège. Il ne l'avait vu que de loin. Je me rendais compte du courage qu'il avait fallu à celui qui m'avait apporté mon lasernium.

Le sable était noir et si fin. Jamais je n'avais pu voir pareille chose. Nous avons mis deux jours à faire le tour, et toujours le même paysage. Quand nous sommes revenus au point de départ, une mauvaise surprise nous attendait. Le voilier avait disparu ! Nous nous sommes tous exclamés. Mais aucun doute n'était possible, c'était bien le bon endroit. Piotr nous assurait qu'il l'avait bien amarré.

- Nous ne mettons aucunement ta parole en doute. Tranquillises-toi.

Maïfa avait du mal à maîtriser le tremblement de sa voix. Nous étions condamnés à rester sur Moon. Plus d'issus de secours possible. Maintenant, il fallait aller de l'avant. Ne plus regarder derrière nous et fermer les yeux sur le passé. Nous pénétrâmes dans la forêt. Grâce au coutelas de Maïfa, nous nous frayions un chemin à travers les lianes et les fougères géantes. La sueur coulait sur nos fronts. La douceur du climat nous surprenait agréablement. L'hiver aurait du être là, mais à quatre jours du continent, le temps ici semblait figé dans un été éternel. La végétation devenait moins dense à mesure que nous nous éloignions de la plage et notre avance devenait moins pénible.

D'étranges animaux fuyaient à notre approche. Des gros oiseaux rouges, jaunes et verts avec un bec crochu jouaient avec des imitations de petits hommes velus. Ceux-ci étaient dans les arbres et s'agrippaient aux branches avec leurs mains et leur queue. Qu'ils étaient drôles ! Malgré la pesante situation où nous nous trouvions leurs simagrées nous amusaient énormément. Voyant qu'ils avaient plus peur que nous, nous nous sentions rassurés. Nous arrivâmes bientôt en vue d'une clairière. Elle était ronde, parfaitement ronde !

Au centre debout, était un vieil homme. Il avait une grande barbe blanche. Ses paumes étaient tournées vers nous, en avant, en signe de paix. Il semblait nous attendre. Son habillement était étrange. Son pantalon moulant brillait dans le soleil. Il portait une tunique qui n'avait pas de bouton mais un morceau de métal étroit qui partait du bas et montait jusqu'au cou. A son poignet, il portait un bijou rond que je n'avais vu encore auparavant. Et chose encore plus extraordinaire, Molosse était couché à ses pieds, tranquille. Piotr se mit instinctivement devant moi. Maïfa sortit son coutelas et se postât à mes côtés. Abrial grinçait des dents. Le vieil homme ne bougeait toujours pas.

Molosse me reconnut et courut jusqu'à moi, joyeux. Il me sauta dessus en me léchant les mains. Puis il se retourna vers l'inconnu et repartit vers lui. Il recommença son manège plusieurs fois, m'invitant à le suivre.

Mais tout le monde était figé, attentifs les uns aux autres. Il me fallait agir. N'étais-je point une reine, avant tout ? Je me redressais de toute ma taille, rejetais mes cheveux en arrière et respirais profondément. Majestueusement je m'avançais vers l'homme sans me presser.

Mes compagnons, aux aguets, me suivaient prêts à intervenir au moindre signe de ma part. Mon lasernium était pendu à ma ceinture, bien en vu. Je laçais mes mains comme les siennes, paume en avant, tendues. La paix, je n'aspirais qu'à cela en cet instant. Vivre sur cette île magique, sereine, avec mon marin pour compagnon. Quand je fus à un mètre du vieillard, je m'arrêtais. Alors il parla, avec un accent étrange :

- Reine Calmina, Amazone Maïfa et vous, fidèles amis Abrial et Piotr, soyez les bienvenus à Moon.

La surprise nous étouffa. Comment nous connaissait-il ? J'allais répliquer mais il reprit la parole :

- Ne soyez pas surpris par mon savoir. N'oubliez pas que vous êtes sur l'île de Moon. Je me nomme Thausus et je suis le souverain de cette contrée. N'ayez pas peur de mon peuple, ni de moi. Nous, les Teleps, sommes des gens pacifiques. Suivez-moi sans crainte, je vais vous conduire à Tijon.

Tijon, qu'était-ce que cela, une femme ?

L'aspect du vieillard et la tranquillité de Molosse nous avaient rassurés. Nous lui emboîtâmes le pas. Le chemin était dégagé. Personne ne parlait, tout à nos questions sans réponse. Il nous fallut environ deux heures pour arriver à destination.

Une bulle de verre était comme posée sur le sol. Elle était immense et reflétait la végétation alentours. Nous ne l'aurions pas distingué si Thausus ne s'en était approchée. Il sortit une petite boite de sa poche qu'il dirigeât vers la coupole. Une ouverture apparue, assez grande pour nous laisser passer tous de front et assez haute pour pouvoir entrer à cheval. Nous pénétrâmes dans un monde extraordinaire. Une fraîcheur relative vous tombait sur les épaules. La lumière n'était plus celle du jour mais la même que dans la pyramide. Ce détail nous alarma un peu mais Thausus d'un geste nous apaisa.

- Bienvenue à Tijon !

- Ainsi Tijon était une cité.

Nous étions dans une pièce blanche. Tout ici était blanc, des murs au sol.

- Ne vous inquiétez de rien et surtout ne vous étonnez de rien. Tout ce que vous allez voir à partir de maintenant sera difficile à comprendre pour vous, mais sachez que je vous donnerais toutes les explications nécessaires en temps utile.

Tant de questions me brûlaient les lèvres que je n'aurai pas sur par quoi commencer. Aussi le laissais-je faire.

Ce vieil homme était d'un dynamisme surprenant pour un individu de son âge.

Au fond de la pièce, se trouvait une porte que je n'avais pas encore vue. Thausus s'en approcha et elle coulissa automatiquement s'ouvrant sur une toute petite salle remplie de boutons sur un de ses murs. Des chiffres y étaient gravés. Il nous fit signe de le suivre. Nous hésitions à nous entasser dans ce petit réduit. La porte se referma derrière nous et Thausus appuya sur un des boutons. Une étrange sensation nous envahie. Mon cœur semblait remonter dans ma gorge ! Puis la porte se rouvrit et là devant nos yeux ébahis, nous n'étions plus dans la grande salle mais dans un couloir. Prodiges ! Sorcellerie ! Nous n'en menions pas large...

Dans ce couloir circulaient des hommes et des femmes, tous vêtus de la même façon, tous silencieux. A chaque fois qu'ils nous croisaient, ils saluaient respectueusement leur roi. Mais toujours sans un mot.

Quel peuple étrange ces Téleps !

Thausus nous fit rentrer dans un petit salon très agréable ; des fauteuils en cuir blancs semblaient n'attendre que nous. Ils étaient disposés en rond et au centre, était une table ovale, sur laquelle étaient disposés toutes sortes de mets appétissants.
 
LE SECRET DE TIJON ?


- Amis, mangeons et pendant le repas, je vous expliquerai qui nous sommes mais aussi qui vous êtes et qui sont les Garles.

Nous ne nous fîmes pas prier. Les plats étaient savoureux et d'un goût parfaitement nouveau pour nos palais. Leur agencement était totalement inhabituel. Leur saveur était fine et délicate. Tout était préparé pour le plaisir de l'œil et du palais.
Thausus reprit la parole :

- Avant toute chose, il faut que je vous raconte l'histoire de cette planète. Il y a environ un millier d'années, un peuple unique vivait sur terre : les humains. Mais ces êtres étaient belliqueux, toujours à vouloir ce que le voisin possédait, toujours prêts à livrer bataille, même contre leurs propres frères. Ils voulaient tout savoir sur tout, essayant même de devancer l'ordre naturel des choses. Ils avaient réussi à percer plusieurs secrets de Mère Nature. Ils pouvaient modifier le climat de la planète ou changer le chant d'un oiseau en coassement de grenouille et ceci n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de ce qu'ils pouvaient accomplir.

- Un jour, ils voulurent créer une race d'esclaves, besogneux, non agressifs et obéissants. Ils agirent sur les cellules humaines et les croisèrent avec des cellules d'insectes. Car ils avaient remarqué que c'était la race qui résistait la plus à toutes les agressions du monde moderne et à tous les produits chimiques qu'ils pouvaient utiliser. Cette espèce arrivait même à trouver des parades et à modifier leur organisme quand les humains cherchaient à les détruire avec des insecticides : Les Garles étaient nés. Ils les utilisaient pour leurs besognes les plus rebutantes.

- Mais ils ne s'arrêtèrent pas là ; ils voulaient maintenant créer une race de surhommes. Ils reprirent leurs manipulations génétiques et nous inventèrent nous, les Téleps. Notre particularité est la télépathie. Eh oui, j'entends vos questions dans vos esprits embrouillés. Que veut dire ce mot ? Nous n'avons pas besoin de parler les uns avec les autres pour nous comprendre. Nous lisons directement dans la tête des gens. Ceci vous explique que je connaisse vos noms. Nous pouvons communiquer à des dizaines de kilomètres entre nous. Et nous "voyons " arriver tout intrus sur notre île. Ce qui explique comment nous avons pu faire une telle réputation à Moon. Un inconnu approchait et nous déclenchions une tempête de neige juste au-dessus de lui, par exemple. Nous sommes également capables d'envoyer des ondes télépathiques de terreur. Ce qui a préservé notre tranquillité jusqu'ici.

- Un jour, les humains se firent une telle guerre entre eux qu'ils détruisirent tout et l'humanité entière sombra dans la folie. La guerre ne dura pas longtemps et peu de gens furent épargnés. Nous, les Teleps, nous nous étions réfugiés sur cette île. Nous avions emporté avec nous les secrets des humains. Nous avons eu le temps de construire cet abri et ainsi nous nous sommes préservés de l'anéantissement. Nous étions très peu en ce temps là et c'est ce qui nous a permis de survivre. Quelques humains et quelques Garles survécurent également sur le restant de la planète mais ils redevinrent quasiment des bêtes sauvages.

- Il fallut quelques siècles à vos deux peuples pour retrouver un semblant de civilisation. Les Garles étaient toujours aussi pacifiques et travailleurs et vous humains toujours aussi orgueilleux et pugnaces. Quand ton grand-père, Reine Calmina, trouva dans la montagne des engins volants, nous le surveillions de très près. Il apprit à les faire fonctionner, trouva une réserve de carburant et décida d'asservir les Garles. Avec cette puissance, les pauvres n'avaient aucune chance. Mais nous voulions voir jusqu'où vous iriez. Quand un des vôtres trouva l'arme, que vous appelez lasernium, sur l'île, nous n'avons pas pu l'arrêter à temps. Alors, nous nous sommes décidés à agir. Nous faisant passer pour des humains, trois des nôtres ont infiltré les rangs des Garles et leur ont appris la fabrication du poison qui vous a terrassé. Il ne fallait pas, et à aucun prix, que vous humains, recommenciez à découvrir la puissance des armes. Vous ne deviez pas deviner la fabrication des pistolets. Vous aviez déjà faillit anéantir le monde par votre inconscience et votre soif de puissance. Il ne fallait absolument pas vous laisser faire de nouvelles bêtises.

Mon esprit travaillait à toute vitesse. Il ne nous voulait aucun mal mais il n'avait pas hésité à donner les moyens aux Garles pour nous détruire. Cet homme était fou, complètement fou. Je n'avais pas saisi entièrement son monologue. Mais je comprenais une chose ; il connaissait le fond de ma pensée. Déesse, que c'était compliqué ! Comment s'en sortir ? Tout le monde voulait la paix, mais les moyens pour y parvenir était toujours les mêmes : tuer les gêneurs. Que ce soit les Humains, les Garles ou les Teleps.

- Reine Calmina, allons ! Je lis toutes tes pensées, ne l'oublies jamais ! Il est temps pour moi de me retirer dans mes appartements. Je sens que vous avez besoin de repos. Je vous laisse celui que vous nommez Molosse. C'est lui qui vous a guidé jusqu'à moi, car je le contrôlais à distance grâce à mes dons. Et ce n'est pas par hasard qu'il est fait se croiser vos chemins à tous les quatre, car je dois vous avouer que vous êtes les seuls humains restant sur cette terre.

- C'est pour cela que nous allons devoir vous garder avec nous. Nos générations futures doivent pouvoir toujours voir leurs ancêtres. Vous serez donc sur cette île à jamais. D'ailleurs, pour vous ôter toute velléité de fuite, nous avons dû couler votre joli voilier.

Il se tourna vers la porte, puis se ravisant :

- Encore une petite chose, n'oubliez jamais que tous mes sujets vous surveillent. Je vous envoie une servante Garle pour vous initier au confort moderne de ces lieux.

Et sur ces paroles, il quitta la pièce, nous laissant abasourdis et anéantis.
 

2ème PARTIE

 


PRISONNIERS


Cinq mois déjà que nous sommes sur Moon. Sanri, la servante Garle que nous a attachée Thausus ne me quitte pas d'un pas. La vie s'est organisée autour de notre condition de prisonniers "libres ". En effet, nous pouvons nous promener à loisir dans l'enceinte de la cité de Tijon. Sanri nous a appris tous les secrets du modernisme. Les ascenseurs, l'électricité et autres "sorcelleriee " ne nous font plus peur.

J'ai eu du mal au début à calmer mes compagnons qui voulaient faire rendre gorge à la pauvre Sanri. Pour leur faire comprendre qu'en fin de compte, ce n'étaient pas les Garles qui étaient la cause de nos malheurs mais les Téleps, j'ai dû user de toute mon autorité de Reine et faire preuve de beaucoup de patience.

La vie ici n'est pas sans saveur. Nous occupons nos journées à nous instruire. J'ai découvert l'existence d'une immense bibliothèque. Notre lecture s'améliore de jour en jour. Nous savions déjà lire et écrire mais c'était très rudimentaire. Nous avons accès à tous les ouvrages de la Cité. Nous engloutissons toutes les revues scientifiques que nous pouvons. Nous avons également à disposition un système d'éducation par hypnose qui nous permet d'acquérir beaucoup de concept à toute vitesse.

Nous nous sommes partagé les tâches.

Abrial le forgeron, a pour tâche d'étudier tout ce qui concerne l'électromécanique et la biologie ; Maïfa la guerrière, l'histoire et la physique ; Piotr le marin, la géographie et l'astronomie, quant à moi, la politique et la philosophie. Les mathématiques que tout le monde étudie en même temps, sont, et de loin, notre matière préférée.

Tout cela occupe nos journées et le temps passe très vite. Nous avons découvert quelques petites choses très intéressantes grâce à Sanri : Les Teleps peuvent connaître nos pensées si nous laissons notre esprit ouvert mais Sanri nous a appris à lever un bouclier protecteur pour que soit cachées nos plus profondes intentions. En effet, il suffit simplement de se chanter une chansonnette en permanence et cela créait une onde de brouillage. En s'entraînant continuellement, l'habitude est vite prise. Pour ne pas éveiller les soupçons de nos geôliers, nous laissons filtrer quelques pensées intimes, mais jamais sans grande valeur concernant nos projets de fuite. Car si nous voulons approfondir notre savoir, c'est pour mieux deviner les manœuvres des Téleps. Comme à dit Corneille "fuyezz un ennemi qui sait votre défaut " ?

Que nos ancêtres avaient de grands auteurs ! Comme j'aurais voulu vivre parmi eux, voir leurs monuments, entendre leurs opéras, écouter leurs poètes, deviser avec leurs philosophes.

Thausus nous rend visite de loin en loin, satisfait de notre apparente résignation. Mais nous savons qu'il garde constamment un oeil sur nous grâce à ses espions. Il y a toujours un Teleps qui passe quand nous sommes quelque part.

Nous n'avons jamais pu entrer en contact avec aucun d'entre eux. Je crois qu'ils nous méprisent et nous prennent pour une race inférieure, ainsi que les Garles d'ailleurs. Ils nous considèrent comme des animaux en voie de disparition : donc à protéger, mais surtout pas à mettre sur un pied d'égalité. Quelle bande de fieffés imbéciles, imbus d'eux-mêmes, incapables de voir que nous apprenons à toute vitesse et que nous allons bientôt en savoir plus qu'aucun d'entre eux ! Car il apparaît qu'ils vivent sur la civilisation des humains, mais sans chercher à connaître plus, ni à créer autre chose. Quand un des appareils tombe en panne, ils font appels aux ordinateurs qui ont dans leurs mémoires toutes les informations nécessaires. Ce peuple est déjà mort. Car il est en train de régresser, s'autosuffisant à lui-même. Combien sont-ils en réalité ? Sann nous a confirmé qu'ils n'étaient, au bas mot, qu'une petite centaine. Leurs femmes sont devenues peu à peu stériles car à se reproduire entre eux, leur sang s'est dégénéré. Leur vanité est telle qu'ils ne veulent en aucun cas se "mélangerr " avec les humains. Pour eux, leur race doit rester pure... Leur autarcie les tue à petit feu. Ce qui me fait songer à notre situation. Si nous ne sommes que quatre, le problème dans deux ou trois générations va se poser pareillement pour nous.

La seule solution est de fusionner nos deux espèces. Car pas question de s'unir avec les Garles. Il y a trop de différences physiques : l'œil unique, la couleur, les antennes et le duvet sur le corps. Je dois absolument entrer en contact avec au moins quatre Teleps pour les convaincre de nous suivre vers la liberté et surtout vers l'avenir. Il faut secouer la chape d'indolence qui pèse sur leurs épaules.
 
L'EUROPE


Mina, sais-tu que nous sommes sur le continent que les anciens appelaient l'Europe ?

Et bien Piotr, à vrai dire non. Mais quelle importance ?

Nous sommes allongés l'un contre l'autre, heureux après l'amour, comme à chaque fois. Notre appartement est sublime. Il communique avec le salon que nous avons vu le premier jour. Celui de Maïfa et Abrial est tout contre le nôtre et donne également sur le salon.

Dans l'immense cheminée brûle un feu. Mais ce n'est qu'une illusion. C'est une ampoule qui anime des braises en plastique. L'effet en est assez réussi. Mais ici, pas besoin de chaleur : tout est climatisé. Et d'ailleurs, la température est tellement douce sur cette île que la fraîcheur n'est pas connue ici.

- L'Europe, ma Mina, c'est ton royaume. Mais il existe d'autres continents sur la terre. Donc, peut-être, d'autres humains !

- Piotr, mon chéri, tu es un ange ! Mais oui ! Comment n'y ai-je jamais pensé ? Toutes ces nouvelles notions sont encore des brides d'informations qu'il faut rassembler comme un immense puzzle !

- Moi aussi, dans ma tête, c'est un peu comme dans la jungle : tout s'y enchevêtre, se chevauchant. Il faut absolument mettre de l'ordre dans nos connaissances respectives si l'on veut en tirer un plan d'évasion correct.

- Oui, Piotr. Il est temps d'arrêter d'apprendre et de faire une synthèse de ce que nous pouvons utiliser. A nous quatre, je pense que nous aurons de quoi faire !

Piotr tire alors du tiroir de la table de chevet un épais livre :

- Je l'ai subtilisé à la bibliothèque cet après-midi pour que nous puissions le regarder ensemble : c'est un atlas. Tous les pays y sont représentés. J'ai pu voir que nous étions en Europe grâce à la position des étoiles dans le ciel.

- Montre-moi, vite !

Piotr me désigne un continent entouré d'un grand coup de crayon.

- Par contre, je n'arrive pas à situer l'Ile de Moon !

- Piotr, crois-tu que les continents aient pu bouger en quelques centaines d'années ? Et puis surtout, n'oublions pas qu'il y a eu une formidable guerre et d'après Thausus, l'armement était si puissant que nous ne pouvons même pas imaginer son impact sur la nature.

- Hum ! Dit-il en m'embrassant dans le cou. Ma Mienne, essayons de dormir, nous en discuterons demain avec les autres et nous confronterons alors nos points de vues ensemble. Mais en attendant viens ! Murmura-t-il à mon oreille, dans un souffle.
Alors la terre et ses continents ne firent plus qu'un dans ce lit qui devint immense par la force de notre amour...

- L'aube d'un jour nouveau pointe. Il nous faut un plan d'attaque dès aujourd'hui. En prenant notre petit déjeuner dans le salon commun, Piotr et moi faisons part de nos réflexions de la veille à nos amis.

- Oui, Piotr, tu as raison, les autres continents étaient aussi peuplés, si ce n'est plus pour certains, que l'Europe. En fait, il y avait quatre grands groupes : les Américains, les Chinois, les Européens et les Africains.

- Maïfa, pourquoi quatre groupes, alors que sur cet Atlas, je vois d'autres informations sur les cartes, mais il y a d'autres indications et cela le trouble beaucoup.

- Parce que les humains aimaient la guerre et le pouvoir et qu'à la cinquième et dernière guerre mondiale, ils se sont partagé la terre. Ils ont même détruit tout un continent qu'on appelait alors l'Australie. Et cela, par représailles !

- Mais, es-tu bien sur que c'était la dernière ? Je pense au contraire que ce n'était que l'avant dernière. Le résultat de l'ultime conflit est notre situation actuelle.

Abrial reprend son souffle tout en continuant à dévorer ses tartines de pain.

- Nous allons plancher sur la question toute la matinée. Piotr retourne à la bibliothèque et tâche de trouver des cartes des différentes époques. Maïfa, fais la même chose de ton côté mais vois plutôt l'aspect humain. Abrial, ta tâche sera de repérer si d'autres expériences sur les races des Garles et des Téleps ont été tentées ailleurs qu'en Europe. Qu'en à moi, je vais fouiner pour voir s'il n'y a pas d'hélicoptères et de carburant sur cette île. Rendez-vous à midi pour le déjeuner.

- Je ne pourrais donc jamais finir un déjeuner tranquillement ! Grommelle Abrial tandis que Maïfa l'attrape par l'oreille en riant et le tire vers la sortie.

- Au travail, tu mangeras quand tu auras les informations que Calmina demande !

Nous les regardons partir, la fougueuse amazone et le géant débonnaire. Qui aurait cru que deux être aussi dissemblables pouvaient s'entendre aussi bien ?

A SUIVRE .........

Publié dans : lasophie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 14 avril 2005 4 14 /04 /Avr /2005 00:00

LE SECRET DE TIJON

                                                                             
  SOPHIE/1992

ESSAI

Note au lecteur :

Cher Ami, toi qui franchis le seuil de mon imagination à travers ce livre, ne te choques pas
C'est une oeuvre neuve, naïve et sans prétention
Viens avec moi dans mon délire et bonne route !
 
LE POUVOIR

Son regard bleu me fixait intensément. Il était mort, et bien mort...

Je me rappelais ces dernières semaines : Comme j'avais été heureuse avec lui.

Mais il avait tout gâché, comme les autres, et j'avais été obligée de le supprimer, comme les autres. Je le regardai et mes pensées m'emmenaient bien loin : Quel gâchis, un si bon amant ! Il me manquerait assurément. Je le contemplais pour la dernière fois.

Ses pieds étaient nus et l'on voyait ses orteils verts agités par moments des derniers soubresauts d'une vie qui ne voulait décidément pas partir ! Comme ces Garles avaient la vie bien chevillée au corps ! Les antennes situées au-dessus de son oeil commençaient à perdre de leur rigidité et menaçaient de pendre lamentablement sur son torse duveteux. Les Garles n'étaient déjà pas aidés par la nature, mais là, quelle laideur ! Le trou laissé par mon lasernium fumait encore.

Je devais trouver un autre Garle pour mes nuits blanches et agitées. Les humains étaient en effet trop intimidés par mon auguste personne pour me contenter vraiment. Les Garles étaient tellement habitués à m'obéir aveuglement que j'en faisais ce que bon me semblait. Mais, peut-être devrais-je couper la langue du prochain privilégié à partager ma royale couche pour l'empêcher de parler.

Les commérages de ces animaux m'étaient décidément insupportables. Quels bavards, ces fichus esclaves. Et il ne sied pas à la reine des Mondes Unis de frayer avec ces bêtes. Quel scandale j'avais évité en le supprimant avant qu'il ne répande des rumeurs sur mon compte dans le palais. Car il l'aurait fait tôt ou tard...

Je poussais le corps d'un dédaigneux coup de pied et sonnais mes gardes pour qu'ils l'emportent et le brûlent.

Hachim, mon conseiller personnel, arriva sur ces entrefaites. Il se courba, ainsi que le voulait l'étiquette et attendit patiemment mon bon vouloir.

Parle, Hachim.

- Majesté, le vaisseau de patrouille vient d'atterrir et le capitaine Zarle sollicite une audience d'urgence.

- Pourquoi ? Ne peut-il pas suivre la voie hiérarchique comme d'habitude ? répliquais-je du ton sec qui m'étais familier pour montrer mon impatience.
- Il dit que c'est urgent et ne veut en parler qu'à vous, ma Reine. Répondit-il en tremblant, conscient de provoquer une colère qui pourrait lui être fatale. Son menton flasque ressemblait à de la vieille gelée de coing. Son nez busqué se piqueta de points rouges.

- Et bien, soit, qu'il vienne, ce ver rampant. Mais dis-lui bien que l'on ne dérange pas la Reine en vain et que s'il abuse de mon précieux temps, il lui en cuira.

Le Capitaine Zoug se présenta quelques instants plus tard et je le soupçonnais d'avoir attendu derrière la porte de mon salon en piaffant d'impatience, maudissant l'étiquette qui l'obligeait à devoir patienter, malgré l'urgence de la situation.

Il n'osait me regarder. (S'il l'avait fait sans que je lui adresse la parole, il aurait été tué immédiatement par mes gardes).

Ayant jugé qu'il avait assez attendu, je lui intimais l'ordre de s'expliquer. Il s'effondra à mes pieds, face contre terre, et parla d'une voix précipitée :

- Majesté, Auguste Souveraine, pardonne cet affront mais le peuple des Garles se soulève !

- Ce n'est pas un peuple, ce sont de vulgaires animaux domestiqués pour être mes esclaves ! Le Royaume des Mondes Unis a conquis de haute lutte le droit d'exiger la plus stricte obéissance de ces bestiaux !

Un courroux me gagna et me donna des envies de battre l'intrigant qui osait me tenir tête ainsi, à moi, la Reine et surtout, m'obligeais à lui fournir des explications que tout le monde connaissait. Quel idiot !

- Reine Calmina, permettez-moi d'insister. Ils sont armés et ont déjà massacré les habitants de plusieurs villages au sud de Chameroy. Ils tuent les hommes, violent les femmes et égorgent les enfants.

- Que l'on envoie mes amazones puisque mon armée n'est bonne qu'à pleurnicher. Elles réduiront ces vermisseaux à l'état de chaire putride en un rien de temps ! Et toi Zoug, tu n'es qu'un incapable et tu m'alertes pour rien, où si peu. Que n'as-tu accomplis ce travail de déblayage toi-même !

Au moment où il allait protester, je lui assenais un coup de mon sceptre sur le crâne. Il s'effondra brutalement sur le tapis, inconscient.

Emmenez-le et donnez-le en pâture à mes amazones avant qu'elles ne partent pour cette mission de routine. Quand elles auront fini de jouer avec lui, que l'on donne son cadavre aux vautours !

Mes gardes se dépêchèrent d'exécuter mes ordres, redoutant les foudres de ma juste fureur.

Mes amazones sont de grandes enfants, elles aiment tellement s'amuser avec les hommes !

Ce sont des filles choisies dès l'enfance parmi les plus robustes des rejetons de mes sujets. Elles sont élevées comme des soldats par l'élite de mes guerriers, entraînées à l'art de la défense mais surtout de l'attaque. La pitié n'a aucune place dans leur cœur.
Je pensais que Zoug ferait une excellente cible d'entraînement avant leur raid contre les Garles. Et j'étais tranquille quant au charme de ce petit capitaine. Il ne troublerait pas ces demoiselles, qui préféraient de beaucoup la compagnie de leurs sœurs d'arme.
Un grand rire me secoua.

- Une révolte des Garles ! Quelle bêtise de s'affoler pour rien.

J'avais à ma disposition la plus formidable des armées et ces misérables insectes osaient me défier ! Mes amazones auraient tôt fait de les remettre à leur place, c'est à dire au rang d'esclave servile.

Je devais sûrement rêver ! Cela me fis penser que mon dernier amant n'était plus de ce monde et qu'il me fallait le remplacer. Avec tous ces petits tracas, j'avais perdu de vue l'objectif de ma journée. Je sondais ma mémoire pour essayer de distinguer un visage, où plutôt devrais-je dire un groin, parmi tous les esclaves de mon palais mais, décidément, ces animaux se ressemblaient tous. Le premier qui passerait ferait l'affaire. Ce n'était que des esclaves serviles, mais au lit, quelle vigueur et surtout quelle imagination !
 


L'EVASION


La pluie tombait avec violence sur les toits et je voyais de la fenêtre grillagée de ma geôle, la terre boire avec avidité ces mânes tombés du ciel. Une odeur de feuilles mouillées montait jusqu'à mes narines frémissantes et avides de senteurs du dehors.
Un voile de tristesse se posa sur mon cœur meurtri. Que de changements depuis deux mois.

Mon infatuée bêtise nous avait perdus, mon peuple et moi. Je me pensai invincible alors que je n'étais en fait que bouffie d'orgueil ; mon clan avait pâti de ma stupide vanité. Peut-être feu le Roi Max, mon père, ne m'avait-il pas assez appris à nous protéger. Il m'avait élevé dans un cocon, me passant tous mes caprices de princesse gâtée et me répétant sans cesse que nous étions des êtres supérieurs et invulnérables.

Depuis deux générations, rien n'était venu troubler la quiétude de notre souveraineté.

Nous avions assis notre puissance sur notre avantage technologique. Nous avions asservi les Garles très facilement. Ceux-ci étant très paisibles et surtout portés sur l'agriculture. Nous, notre spécialité était l'art de la guerre. Nous sommes un peuple belliqueux et nous avions pensé qu'en faire nos esclaves serait finalement mieux que le négoce que nous faisions jusqu'alors. Nos artisans fabriquaient des outils que nous échangions contre de la nourriture. La tentation avait été trop forte ! Mon grand-père, le Roi Thècle y avait perdu la vie mais y avait gagné la gloire pour la postérité.

Et, maintenant, j'étais enfermée dans cette même geôle qui avait vu mourir le roi des Garles. Quelle amère déception ! Que faire maintenant, sinon ruminer mon affliction et ma peine ?

Mon fidèle Hachim m'avait défendue jusqu'à la mort, quand les Garles du palais s'étaient révoltés.

Les gardes, surpris, n'avaient pas eu le temps de se défendre et s'étaient fait écraser sous la masse déferlante des esclaves en colère.

J'apprit plus tard par une indiscrétion de mes geôliers, qu'il en avait été ainsi dans tout mon Royaume. Mon Royaume ! Quelle désillusion !

Ce mot n'avait plus aucun sens. J'étais toujours Reine mais de quoi ? Sur quoi aurais-je pu régner maintenant ? Sur des ruines, des gens affamés, maltraités, des femmes déchirées, des enfants choqués et résignés. Etaient-ils seulement encore en vie ? Allait-on me permettre de sortir un jour de cette cage ?

On parlait de m'envoyer en exil sur Moon, le continent le plus éloigné du palais. De cet endroit je ne pourrais plus rien tenter ; je le savais. Il fallait trouver un moyen de joindre des sympathisants à ma cause et à celui du Royaume des Mondes Unis. Mais par quel biais et y avait-il encore des gens ayant envie de suivre une reine qui les avait mené tout droit au désastre ?

Je ne savais pas qu'il pouvait y avoir autant d'amertume dans le cœur d'une femme. Car je me rendais compte à présent que je n'étais qu'une faible femme sans mes gardes, mes amazones et mon autorité. C'était la première fois que je réfléchissais à ma condition féminine. Et je n'en devenais que plus humble et malheureuse. Ne plus être qu'une simple femme m'était intolérable. Je n'aurais l'esprit en repos que le jour ou je serais redevenue Reine.

Plus je réfléchissais et plus j'en venais à la conclusion qu'il me fallait absolument sortir d'ici et faire quelque chose, sinon j'allais devenir folle. Que n'avais-je écouté le jeune capitaine ? Le Garle qui me gardait arriva avec un quignon de pain sec, un morceau de lard et une cruche de vin - Mon habituel depuis mon incarcération - Les autres étaient invisibles. D'habitude, ils venaient me regarder comme une bête curieuse. Donc aujourd'hui, exceptionnellement, il était seul. Il me reluquait de son oeil unique, ses antennes s'agitant vers moi, virant au rouge. Je connaissais cette expression pour l'avoir vu sur mes amants, quand ils me désiraient.

Le Garle me voulait et rien ne pourrait m'en sauver. Plusieurs fois, déjà il avait abusé de moi et les autres n'avaient rien dit. Ils se contentaient de rire et de me dire de se souvenir de leurs nombreux camarades qui avaient dû subir ma couche, ma colère et leur mise à mort. Et ceci n'était qu'un juste retour des choses. Encore heureux qu'ils me laissent la vie sauve, mais pour combien de temps encore ?

Mon esprit analysait la situation à toute vitesse ; c'était l'occasion rêvée. Je fis semblant de me soumettre à ses désirs. Je m'approchais de lui, câline, et lui dis :

- Enfin, je t'attendais ! Toi seul, parmi les Garles qui m'ont servit d'amants jusqu'ici, peut me donner un si grand plaisir.

Il sembla surpris par mon comportement, et pour cause, car c'était la première fois que je manifestais un désir de faire l'amour. Il ne se méfiât plus et, dès qu'il eut le dos tourné, j'attrapais discrètement la cruche de vin et m'en servis comme d'une massue en lui en assenant un grand coup sur le crâne. J'étais très forte à ce petit jeu-là, comme avait pu le constater quelques mois auparavant le petit capitaine Zarle. La brute s'effondra comme une masse sur le sol de terre battue, assommée et sans connaissance pour un petit moment.

Je me faufilais dans les couloirs mal éclairés, surprise par ma petite victoire, et ayant eu soin préalablement d'enfermer le Garle dans ma cellule avant de partir.

Au détour d'un corridor, j'eus la surprise de voir dans un cachot, Maïfa, mon amazone préférée. Elle gisait sur un sordide bat-flanc, sa cellule encore plus salle que la mienne. Elle avait ses yeux verts grand ouverts sur un vide qui n'était connu que d'elle seule mais qui paraissait trop éloigné et profond pour le commun des mortels. Je l'appelais doucement et elle sembla sortir d'un mauvais rêve en sursautant. Ses pupilles dilatées redevinrent normales et son regard devînt moins fixe. Elle poussa un petit cri de bête malade :

- Ma reine, dans quel état êtes-vous ! (Puis semblant se souvenir des circonstances douloureuses où nous nous trouvions) : Par quel miracle êtes-vous là ?

- Chut, Maïfa. N'alertes pas les Garles et cherches plutôt avec moi un moyen de te sortir de ce trou à rats par une de tes ruses habituelles !

Elle me sourit et je vis enfin briller dans ses yeux une lueur d'espoir.

- Ma Reine, j'avais le moyen depuis le début de m'échapper, mais n'enavait pas le goût. Je croyais que vous étiez morte et m'en désespérais !

Elle sortit alors de son épaisse chevelure rousse une longue épingle à cheveux qu'elle portait toujours en cas de besoin. Sa formation de guerrière allait nous être utile. Elle enfila l'aiguille dans la serrure rebelle et tritura celle-ci jusqu'à ce qu'un déclic se fit enfin entendre...

Elle poussa la lourde porte et se jeta dans mes bras. Des larmes de bonheur perlaient à ses paupières. Elle se rejeta en arrière aussi brusquement et se mit à genoux.

- Pardonnez-moi ce mouvement impétueux, ma Reine, mais je suis si heureuse de vous revoir saine et sauve !

- Maïfa, relève-toi. Il n'y a plus de Reine. Il n'y a plus de sujet. Il n'y a plus que Calmina pour toi, ainsi que pour tous ceux qui voudront bien me suivre. Plus de cérémonies, plus de vouvoiement. Mais, pressons-nous de partir. Il nous faut chercher des vivres, des montures, des vêtements chauds pour pouvoir affronter les nombreuses difficultés qui nous attendent au dehors de ce palais. Car il nous faut leur échapper plus vite, si nous voulons survivre à ce cauchemar.

Telles deux ombres furtives, nous nous glissâmes dans les entrailles du palais. Ma parfaite connaissance des lieux était un atout de poids. Après un long cheminement prudent, nous atteignîmes ma chambre sans encombre. Les Garles étaient toujours aussi invisibles. Il fallait en profiter et se dépêcher avant d'en apercevoir un.

Quand nous poussâmes la porte, j'eus un haut de cœur. La pièce avait été saccagée. Mon regard effleura les lieux. Le lit, dont les draps avaient été lacérés et souillés, avait un pied brisé. Les fauteuils au ton délicat de camaïeux avaient été éventrés. Mon miroir en or massif ne refléterait jamais plus rien : il était en miettes et ses morceaux épars brillaient au soleil. Celui-ci venait d'effectuer une trouée dans les nuages gorgés de pluie, semblant me narguer.

Des traces de déjection étaient visibles sur mon tapis de soie précieuse. Le vent s'engouffrait par les carreaux cassés. Heureusement pour nous deux, les armoires avaient l'air à peu près intactes. Nous le vérifiâmes immédiatement en attrapant des vêtements chauds pour nous deux. Maïfa était sensiblement plus grande que moi, mais cela ferait quand même l'affaire. Je pris deux amples capes sombres qui nous envelopperaient de la tête aux pieds. Des bottes de cavaliers ainsi que des pantalons et des chandails compléteraient notre tenue. Nous nous changeâmes sur place, ôtant nos hardes crasseuses. Nous aurions eu également besoin d'un bon bain chacune mais le temps passait et il nous fallait parer au plus pressé. Le confort passerait en dernier, hélas. Aurions-nous d'ailleurs encore l'occasion de nous prélasser dans une eau chaude bienfaisante et parfumée ?

J'allais à une cache secrète située à la tête de mon lit et en sorti de l'argent et mon lasernium. Je fus contente à cet instant de posséder cet engin qui me redonnait le goût du défi et du combat. Pièce unique dans mon royaume, il avait été découvert au fond d'une grotte par un de mes sujets, qui me l'avait aussitôt rapporté. Au prix de nombreux accidents - beaucoup de mes esclaves avaient péri suite à mes maladresses répétées - j'en avais enfin appris le maniement, ne comprenant pas trop à l'époque, l'importance d'une telle découverte. Par qui et quand avait-il été fabriqué ? Y en avait-il d'autres sur la planète ? Encore un mystère qui restait entier.

Je fis le tour de la pièce du regard et une grande nostalgie m'enveloppa et me laissant paralysée de désespoir.

Maïfa me prit doucement le bras et me dit :

- Calmina, il faut nous hâter, les Garles vont bientôt s'apercevoir de notre disparition.

Je me secouais et la remerciais. Mon Dieu ! Reviendrais-je un jour ici, à nouveau Reine et libre ?
 
LA FUITE


Je respirai profondément.

- Il nous faut des vivres et des montures. Un engin serait trop visible. A partir de maintenant, nous sommes deux sœurs, des paysannes. Espérons que les humains peuvent circuler librement à l'extérieur...
Le silence était inhabituel. Pas un Garle à l'horizon. Que se passait-il ? Puis soudain, je me souvins.

- Maïfa, as-tu idée de la date d'aujourd'hui ?

- J'ai compté chaque jour de ma détention, nous sommes au second quartier de la neuvième lune.

Mon intuition était la bonne : nous étions le jour de la mort de leur roi, deux générations plus tôt. Cette date avait été dorénavant commémorée et leur roi fait martyr (malgré mon interdiction et mes sévères représailles). C'était pour eux un jour de deuil, la perte de leur liberté. Mais alors, maintenant, qu'en était-il ? Un jour de liesse ? Se préparait-il la plus monstrueuse des fêtes que mon royaume eut connues ? Cela expliquerait la désertion des Garles de leur poste.

- Maïfa, c'est le jour du Grou, aujourd'hui... Profitons-en. Ils doivent être occupés à faire des préparatifs pour célébrer leur Roi débile...

Après une moue de dégoût, Maïfa me dit :

- Ma Reine, permets-moi de te demander une faveur : II me faut une arme et enfin je revivrai totalement. Je sais où j'ai caché mon coutelas. Il est à deux pas. Pouvons-nous faire un détour ?

- Allons-y sans tarder. Une amazone sans arme est une reine sans royaume ! Pensais-je tout haut avec amertume.

L'arme était toujours à sa place. Un fort bel engin de mort, effilé et entretenu par Maïfa comme si cela avait été son bien le plus sacré, presque comme son enfant. Des fleurs étaient gravées sur la lame tranchante. Elle avait tenu à ce motif, me confiant un jour que les fleurs rouges étaient ses préférées... Quel raffinement dans sa cruauté...

Car elles ne devenaient rouges que par le sang de l'ennemi qu'elle venait de transpercer, d'un geste assuré.

- Passons maintenant par les offices. Il nous faut de l'eau et des vivres.

- Calmina, les cuisines vont grouiller de monde s'ils préparent une fête...

- Nous verrons bien. Pressons-nous !

Aux abords des cuisines, en effet nous entendîmes des bourdonnements de voix.

- Arrête-toi là, Calmina. Je vais en reconnaissance. Ta vie est plus précieuse que la mienne.

Avant que je n'ai pu protester, elle était déjà partie. Son absence ne dura que dix minutes. Elle revînt avec un sac plein de provisions et deux outres en peau de chèvre, spécialement conçues pour les déplacements à cheval. Une contenait du vin et l'autre de l'eau. Je remarquai son coutelas dont les fleurs étaient écarlates. Combien de victimes lui avait-elle donné en pâture ? Elle s'était redressée et affichait un sourire cruel. Elle renaissait enfin après un long temps de sommeil !

- Hâtons-nous, Calmina. Ils vont découvrir les cadavres et ce sera l'hallali général.

- Vite aux écuries.

Le chemin pour aller aux écuries était sans encombre. Juste un Garle que Maïfa eut tôt fait de maîtriser. Je choisis ma jument noire Féas et ma compagne de route prit son alezan Glace. Les bêtes secouèrent violemment la tête, heureuses de nous revoir et sentant enfin l'occasion de faire de l'exercice. Les pauvres n'avaient pas du sortir beaucoup depuis notre incarcération.

Seller les chevaux ne nous pris que quelques instants. Le plus dur restait à faire.

Nous lançâmes nos montures au grand galop dans la cour du palais. La grande porte était fermée. Mais le portillon sur le côté était resté ouvert. Nous nous baissâmes, ne faisant plus qu'une avec nos montures, et passâmes la porte dans un fracas du diable.
Libres, enfin, libres.

La boue volait de sous les sabots et nous avions l'air de sortir tout droit de l'enfer.

- Où allons-nous Calmina ?

- A Tijon, mon amie ! , Hurlais-je, sous la pluie battante.
 
LA CHEVAUCHEE


Au fur et à mesure de notre course folle, un flot d'énergie m'envahissait. Depuis bien longtemps je ne m'étais pas sentie aussi bien. La liberté, l'ivresse de la course, me ragaillardissaient.

Mon cœur battait à tout rompre.

J'étais de nouveau maîtresse de mon destin.

La pluie lavait mon corps et ma honte.

La destination de Tijon n'était pas une simple lubie. Premièrement, c'était sur le continent de Moon, très loin et deuxièmement, c'était là que l'on avait découvert mon lasernium. Qui sait ? Y en avait-il peut-être d'autres ? Nous chevauchions dans les bois, nous tenant à couvert. Il y avait peu d'engins volants, mais je pense que les Garles avaient dû en apprendre le maniement et qu'ils nous recherchaient par la voie des airs. Mais, ils devaient penser que nous partirions plutôt vers le sud, là où mes sujets étaient les plus nombreux. La région de Tijon était désertique et son abord était très difficile. Il allait nous falloir traverser une montagne aux neiges éternelles puis un bras de mer. Enfin, en abordant Moon, c'était presque l'inconnu que nous découvririons. Un pays légendaire où la magie était monnaie courante. Un peuple fait d'ermites et de sorcières. Jamais, je n'aurais pu y imposer ma loi. Non par crainte d'y perdre mes hommes mais surtout par respect des traditions. La gouvernante qui m'avait élevée, m'avait raconté un tas d'histoires fantastiques sur les gens qui peuplaient ce continent. De toutes les personnes qui s'y étaient aventurées, seul le guerrier qui m'avait rapporté mon arme en était revenu, mais il était complètement terrorisé et rien n'avait pu sortir de ses lèvres à jamais closes, car il était devenu muet d'épouvante !

J'allais un peu au devant de ma jeunesse perdue et des légendes de mon enfance.

Je sentais ma compagne frissonnante et je présumais que cela n'était pas dû à la pluie, mais plutôt à ma décision. Cette femme était entraînée à combattre la réalité et non des chimères. Elle devait penser que je devenais folle et gardait un silence réprobateur.

Nous avions parcouru environ une trentaine de kilomètres à un train d'enfer. Les chevaux renâclaient, l'écume de leurs naseaux volant à chaque rebond. Il leur fallait du repos. La robe de Glace luisait de sueur.

Je donnais le signal de notre première étape. Maïfa sembla enfin se dérider.

- Calmina. Tout ceci n'est que folie. Nous n'allons pas à Moon, n'est-ce pas ?

- Mais si, amie. Si tu as confiance en moi ma fidèle amazone, ce dont je ne doute pas un instant, descend de ton cheval et ne pose pas de questions auxquelles je ne peux d'ailleurs pas répondre.

- Bien ma Reine. Soupira-t-elle, résignée.


Nous mîmes pied à terre, dessellâmes les chevaux, cherchant un endroit pour passer convenablement la nuit. La pluie avait cessé mais le sol était détrempé. Les chevaux tremblaient et s'ébrouaient. Féas se roula par terre et Glace trouva un buisson pour manger. Je les rattrapais par la bride et les emmenais vers un endroit plus sûr. Maïfa s'était chargé des bâts et me suivait en jetant des coups d'œil prudent aux alentours.

Nous arrivâmes bientôt en vue d'une caverne. L'endroit était parfait. Il était caché du chemin par un épais taillis. Elle était profonde, permettant ainsi aux chevaux d'être avec nous. Je cherchais de l'herbe et des branches pour leur nourriture. Un filet d'eau coulait au bord de la grotte.

Maïfa pris son coutelas dans sa main, et avec une grâce féline, se coula jusqu'au fond de la grotte, cherchant un éventuel danger.

Elle débusqua un renard, qu'elle tua avec une sûreté du geste qui me laissa pantoise. Elle aimait tuer. Il suffisait de voir ses yeux briller pour s'en rendre compte.

Nous nous installâmes tant bien que mal. L'animal allait composer notre repas du soir. Il fallait économiser nos provisions. Maïfa le dépouilla et gratta sa fourrure. Au cas ou ! C'était une femme pratique. Mais nous allions devoir manger la bête crue. Faire du feu eut été une folie. La fumée montait et elle pourrait nous trahir.

Je n'avais jamais goûté de viande crue mais j'étais affamée. Le régime de ses deux derniers mois n'avait pas été de celui auquel on m'avait habituée. Alors, celui-ci ferait bien l'affaire ! Je mordis dans la chair encore chaude et je faillis vomir. Mais au bout de deux gorgées, le sang me fit du bien. Je surveillais Maïfa pour suivre son repas et vis qu'elle déchirait les morceaux de cadavre avec avidité. Avait-elle, elle aussi, souffert de la faim ? Sûrement plus que moi.

Nous mangions en silence. Seul le halètement des chevaux épuisés et l'ululement des oiseaux de nuit perturbaient la sérénité du lieu. Maïfa dodelinait de la tête et je faisais de même. Le sommeil allait bientôt nous gagner. Mais, mon amie se redressa d'un coup :

- Calmina, je vais assurer le premier tour de garde. Je te réveillerais quand la lune sera haute. Il ne faut pas relâcher notre attention sous prétexte que nous sommes dans une grotte, hors de vue de qui que ce soit.

Je n'eu pas la force de protester et m'endormis la tête sur la selle de Féas. Mon sommeil était de plomb et aucun cauchemar ne vînt troubler mon repos, contrairement aux longs moments ou j'avais été emprisonnée. Mes nuits d'alors étaient perturbées par d'horribles rêves qui me laissaient en nage et échevelée au petit matin.

Maïfa me secoua au milieu de la nuit, pour que je prenne mon tour de garde. Rien de spécial ne s'était passé durant mon sommeil. Je commençais ma veille. Les murmures de l'obscurité ne me faisaient pas peur. Je comptais sur les chevaux pour m'avertir d'un quelconque danger. Ces animaux ont une ouïe si fine que je pouvais leur faire confiance. Je sortis et vis les étoiles briller. Je savais que pour moi la liberté aurait désormais un goût amer car il me faudrait lutter à chaque instant pour recouvrir notre liberté et notre sérénité perdues.

Je respirais à pleins poumons et me penchais pour boire l'eau fraîche du ruisseau.

Soudain un bruit me fit sursauter. Je regardais les deux animaux, qui n'avaient pas bougé, et en conclus que mon imagination me jouait des tours.

Mais je vis alors deux yeux briller à l'endroit où nous avions laissé les restes du renard. Je m'approchais prudemment et un grondement sourd m'avertit de ne plus remuer. Je me figeais sur place, sortant doucement mon lasernium. Je scrutais l'obscurité et finis par découvrir un énorme chien, une bête à demi sauvage, sans nul doute rendue folle par la faim, qui me fixait tout en dévorant avidement les reliefs de notre maigre repas.

Je me mis alors à chantonner doucement une berceuse qui me venait du plus profond de mon enfance. Le grand chien, attentif, tourna sa tête pour mieux m'écouter, lâchant sa pitance. Je m'approchais doucement. Il me laissa faire, semblant sous le charme de la chansonnette. J'avançais à pas précautionneux, une main tendue bien à plat, paume levée vers son museau, afin qu'il puisse sentir mon odeur. Puis, le voyant plus calme, je m'aventurai à poser alors ma main sur son crâne, tout doucement ; il gémit.

- Ami, tout doux, bon chien. Murmurais-je.

La bête se laissa faire, me lécha rapidement la main et reprit tranquillement son repas, tout en me surveillant quand même du coin de l'œil.

Maïfa se releva brusquement, le coutelas à la main. Le chien gronda.

- Chut, Maïfa. Nous venons de nous faire un puissant allié. Je te présente mon nouvel ami, que je viens de baptiser Molosse. Cela lui va comme un gant, ne trouves-tu pas ? S'il veut bien nous suivre se sera un précieux appui.

Molosse leva la tête, délaissant son festin et vint renifler Maïfa sous toutes les coutures. Ce qu'il sentit lui plu apparemment et il sembla l'accepter. Il partit se coucher avec un profond soupir et ne s'occupa plus de nous.

- Maïfa, s'il reste, nous n'aurons plus besoin de monter la garde à l'avenir. Pour cette nuit, je vais quand même veiller, au cas où il partirait sans demander son reste. C'est une bénédiction que les dieux nous envoient, car nous allons avoir besoin de toutes nos forces et de notre lucidité pour la suite de notre épopée. Recouche-toi maintenant et dors tranquille.

Je repris ma surveillance, scrutant le ciel, cherchant à y déchiffrer un message ; mais le firmament garde bien ses secrets. Une étoile filante éclaira fugitivement un morceau de la nuit et je crus y décerner un heureux présage.

Molosse vint se poster à mes côtés. Son pelage luisait d'un roux fauve sous la mince clarté du croissant de lune. Je posai ma main sur sa tête massive et le grattais à la naissance des oreilles. Il eut l'air d'apprécier ma caresse et se coucha, le mufle contre mes jambes, en soupirant d'aise.

Sa respiration tranquille eut un effet lénifiant sur moi.

Je me réveillais en sursaut au petit jour. Mon dieu, j'avais faillis à mon devoir ! J'appelais Maïfa qui fut debout aussitôt et j'allais lui raconter mon inconscience quand Molosse se mit à gronder. Son poil se hérissa tout le long de son épine dorsale. Un grand froid me saisit. Maïfa bondit, attentive.

Au loin, nous entendîmes un bourdonnement. Un appareil de patrouille...

Nous avait-il repérées ?

Molosse me regarda et gémit ; il bondit et alla droit au fond de la caverne, poussant un bref aboiement.

- Je pense que nous ferions mieux de le suivre. Je m'occupe de rassembler nos affaires ; selle les chevaux. Vite !

Molosse tournait en rond, impatient. Ses muscles roulaient sous son pelage ras. Il avait une beauté sauvage et il émanait de lui une puissance contenue que j'admirais tout en me hâtant. Le vrombissement s'intensifiait, commençant à paniquer les chevaux.
Le chien nous mena droit à un amas de rocs entassés les uns sur les autres. Contournant ces éboulis, nous pûmes passer avec les chevaux les uns derrière les autres. Il y avait là un passage que l'on ne pouvait deviner qu'en utilisant ce chemin. Maïfa baissa la tête, honteuse.

- Calmina, j'ai pourtant fait le tour hier soir, mais je n'avais pas vu ce passage. Je mérite une sanction.

- Premièrement, amie, ce n'est pas le moment et deuxièmement, j'ai moi aussi commis une erreur cette nuit : Je me suis endormie au lieu de veiller. Rien ne nous est arrivé pour l'instant, aussi ne faut-il pas épiloguer sur ces bévues. Si Molosse reste avec nous, nous n'aurons plus à nous faire de soucis pour ce genre de chose.

Tout en parlant, nous continuâmes d'avancer. Le passage était sombre et les embûches nous faisaient glisser sans arrêt, nous forçant à la plus grande prudence. Il n'était pas question de se casser un membre, cela aurait été catastrophique ! Les chevaux étaient de plus en plus agité et nous devions sans cesse flatter leur encolure pour les calmer ; mais Molosse continuait à aller de l'avant, trottant de l'une à l'autre, comme pour nous pousser à aller plus vite quand nous ralentissions. Au bout d'un long moment, nous émergeâmes à l'air libre. Le soleil était déjà haut. Nous avions traversé la colline entièrement. Quel instinct avait cet animal !

Une clairière s'étendait devant nous. Nous étions complètement désorientées. Allions-nous nous perdre maintenant, au bout d'une journée de marche seulement.

La faim se faisait sentir.

Nous tendîmes l'oreille. Pas de vrombissement.

- Calmina, trouvons un endroit abrité et mangeons. La route sera longue. Il nous faut également nous repérer par rapport au soleil. Nous ne devons pas perdre de temps, puisque ton désir est d'aller sur cette île maléfique, autant que cela soit dans les plus brefs délais. Je t'ai promis de ne poser de questions. Aussi me tairais-je. Mais tu dois savoir que Tijon me fait peur. Eh oui, moi ; La guerrière, l'amazone, j'ai enfin trouvé quelque chose que je ne peux affronter sans une grande crainte.

- Sois en paix, Maïfa. Tu as raison, mais donne-moi ta confiance. Mangeons, car nous ne nous arrêterons plus avant ce soir.

Le discours de Maïfa avait été long, ce qui prouvait vraiment son angoisse. Elle n'était pas d'habitude si prolixe.

Nous déjeunâmes de galettes de son. Un peu de vin nous réconforta. Quant à Molosse, il avait dans sa gueule une cuisse du renard qu'il avait emporté avec lui. Elle était déjà copieusement rongée et le pauvre ne devait pas avoir calmé sa faim quand nous repartîmes.

- Je pense que les Garles ne nous recherchent pas par ici car leur survol n'a pas été très poussé.

- Tu vois Maïfa, j'avais raison.

- Quelle tête ils doivent faire ! Déjà qu'ils ne sont pas bien beaux comme ça !

Maïfa riait à gorge déployée et Glace semblait danser en suivant le rythme de son rire argentin qui coulait en cascade. Ils formaient un charmant spectacle tous les deux. Je me surpris à aimer leur beauté et leur grâce. J'avais bien changé en deux mois. Moi qui n'avais été que cruauté, mépris et dédain. Où était cette reine féroce que rien n'arrêtait pour satisfaire un caprice ? Pas même la mort. (Mais des autres cela va sans dire !) Je me dégoûtais. Un voile était tombé de mes yeux et je voyais la réalité dans toute son horreur. Comment avait-on pu me supporter ? Que devait penser de moi mes fidèles amazones ? Je pris soudain conscience qu'elles étaient à mon image et que c'est pour ça qu'elles m'aimaient. J'étais maintenant un papillon sorti de ma chrysalide mais j'avais encore à coté de moi une chenille ; c'était à moi de la transformer. Et il me faudrait du temps et de la patience.

Toute à mes réflexions, je ne prenais pas garde au chemin sinueux, laissant Molosse et Maïfa me guider. Car chose étrange, Molosse semblait savoir où nous allions. Il courait d'un pied sûre (ou devrais-je dire d'une patte sûre !) sans hésiter un seul instant. Quel chien bizarre !

Nous chevauchâmes jusqu'à ce que le soleil décline. Le froid commençait à se faire sentir et le terrain devenait de plus en plus vallonné. Heureusement pour nous, la pluie ne s'était pas mêlée de nos affaires, aujourd'hui.

Les chevaux étaient las et Molosse traînait la patte. Pas question pour ce soir de trouver une caverne. Il n'y avait que des bois aux alentours.

Depuis deux jours que nous nous étions éloignés du palais, nous n'avions pas rencontré âme qui vive. Je me souvins alors d'un village à quelques kilomètres de là. Mais quel accueil recevrions-nous, si nous poussions jusque-là ? Les Garles seraient-ils présents ? Les villageois circulaient-ils librement ? Qu'en serait-il après deux mois d'occupation ?

Tout à mes pensées moroses, je guidai ma troupe vers l'abri dont nous avions besoin pour la nuit. Nous rabattîmes nos capuches de façon à nous cacher le visage. Maïfa n'était pas connue mais mon portrait était sur toutes les pièces de monnaie du Royaume. Je cachais également l'anneau que je portais au doigt et qui était l'insigne de ma royauté : un lion ailé écrasant, de sa patte griffue, un dragon.

A l'entrée du village : tout était calme, trop calme même. Pas un frémissement, pas une lumière, pas une cheminée qui fume. Nous descendîmes de cheval et marchâmes à pas comptés, en essayant de faire le moins de bruit possible. Molosse reniflait partout et son poil se hérissait au fur et à mesure que les effluves parvenaient à ses narines dilatées.

N'ayant pas perçu de vie dans les alentours proches, nous mîmes les chevaux dans l'écurie la plus proche. Il y avait encore du foin et de l'eau. Après les avoir dessellés, nous les bouchonnâmes. Molosse montait la garde à l'entrée. Quand les chevaux furent prêts pour la nuit, nous quittâmes ce havre de sécurité et partîmes en éclaireurs. La nuit était descendue et nous en profitâmes.

A pas de loup, nous fîmes le tour du village.

Personne. Pas même un animal oublié. Les maisons étaient intactes mais vides, semblant attendre le retour de leurs occupants.

Tranquillisées, mais inquiètes quand même quant au sort des habitants de ces lieux, nous nous installâmes près de l'écurie où étaient parquées nos montures. La maison que nous avions choisie était spacieuse. Des vivres étaient encore consommables dans le garde-manger. Nous nous restaurâmes et Molosse ne fut pas oublié. Nous fîmes un feu dans la grande cheminée située dans la salle centrale qui devait servir de pièce à vivre. Heureusement pour nous, le bois était prêt dans le cellier. Pourquoi prendre la précaution de ne pas se réchauffer quand le monde entier semblait avoir déserté la planète ?

Nos membres fourbus par la chevauchée se détendaient avec la chaleur. La nourriture et le vin nous rendaient somnolentes. Molosse se coucha à mes pieds, tranquille.

Une question me brûlait les lèvres depuis notre départ précipité :

- Maïfa, que s'est-il passé le jour du soulèvement des esclaves ? Comment t'en es-tu tirée ?

- Ma Reine, ce jour-là, personne ne se méfiait. Les amazones vaquaient à leurs occupations rituelles ; La chasse le matin, qui se passa sans incident notable. L'après-midi, exercice de combat en corps à corps, comme d'habitude. Quand un Garle est venu de ta part nous porter une jarre d'hydromel, nous avons ri de cette aubaine. Un peu de détente nous ferait beaucoup de bien. J'étais dehors en train de régler les derniers détails pour t'accompagner le lendemain rendre visite à tes fermiers. Souviens-toi, tu devais encaisser tes fermages. J'étais seule en train de vérifier l'itinéraire à suivre. Mes sœurs m'appelèrent et je leur répondis que j'arriverai cinq minutes plus tard. Quand je rentrais dans la salle d'armement, toutes mes compagnes étaient à terre, terrassées, je pense, par un terrible poison versé dans le breuvage apporté par le Garle. Toutes mortes ! Et, moi, bien vivante! J'ai sorti ma dague et j'ai attendu l'ennemi invisible. Des pensées tournoyaient dans ma tête. Qui ? Toi ? Impossible, je ne pouvais croire à une telle trahison de ta part. Alors, j'ai couru à la salle du trône pour te prévenir. Le combat y faisait rage. J'ai vu Hachim mourir, une lance fichée dans sa poitrine. Mais de toi, nulle trace. Et j'ai vu aussi, chose incroyable, ces misérables Garles achever tous les gardes royaux. Une boucherie, une tuerie sans égale. J'ai chargé et je me suis jetée dans la mêlée, me battant comme une louve enragée. Mais j'ai succombé sous le nombre. J'ai été blessée à la cuisse ; puis plus rien, un grand trou noir. Je pense que j'ai été assommée par-derrière. Les lâches ! Et quand, enfin, je suis revenue à moi je me suis retrouvée dans cette prison d'où tu es venue me délivrer. Par la fenêtre, j'ai vu un immense brasier. Tous nos morts y brûlaient. Et dieu sait s'il y en avait ! Le feu ne s'est éteint qu'au bout de trois jours. Et les Garles dansaient autour. Quel cauchemar ! As-tu vu ce foyer de ta cellule ?

Je secouais la tête négativement. J'imaginais les scènes d'horreur dont mon palais avait été le témoin silencieux. Je me recueillais, peinée par tous nos morts. La gorge serrée, j'étais incapable de proférer le moindre son.

- Ils ne m'ont pas soignée, à peine nourrie, poursuivit-elle et je me demande aujourd'hui encore pourquoi ils ne m'ont pas achevée. J'ai appelé la mort à mille reprises. Mais aujourd'hui je remercie l'entité divine de m'avoir laissé la vie. Dans mon cœur, mes sœurs crient vengeance. Et je souffre d'aller dans cette direction car je ne peux pas égorger les responsables de leur massacre ! Oh ! Calmina ! Sonne le rassemblement de tes fidèles au plus vite. Il me faut le sang de nos ennemis. Mes fleurs ont besoin de revivre sur mon coutelas ! Et mes sœurs crient vengeance.

Epuisée par ce long discours et par les souvenirs si douloureux qu'elle venait de raviver, elle reprit un peu de vin afin de se redonner un peu de souffle. La flamme du feu jouait dans ses longs cheveux roux, y jetant des éclairs cuivrés. Elle était terriblement belle.  J'étais légèrement ivre.

- Maïfa, montre-moi ta blessure. Il faut que je voie si tu as encore besoin de soins.

Elle se leva et commença lentement à se déshabiller. Son corps était souple. Il me troublait plus qu'il n'aurait du. Je devais avoir un regard bouleversé car elle sourit et se mit complètement nue, en me fixant de ses grands yeux verts si lumineux.
Sa plaie était cicatrisée et avait laissé une longue balafre qui partait du haut de sa cuisse jusqu'au genou. J'approchais mes doigts de sa blessure. Je la caressais doucement, prenant conscience de sa légère boursouflure. Alors, un vent de folie me saisit, m'envoûta, me transporta ! Je me penchais et embrassais sa jambe, lentement à petits baisers doux. Elle prit ma tête dans ses mains et s'offrit, n'attendant apparemment que cela. Mes cheveux blonds lui effleuraient les seins. Elle ferma les yeux, soumise. Une onde de plaisir nous parcourut et nous frissonnâmes toutes les deux avec un ensemble parfait. Elle me dénuda. Je me laissais faire. Je n'avais jamais goûté aux plaisirs de Sapho. Mais les circonstances exigeaient une réaction à l'horreur vécue depuis deux mois. Elle était là. J'étais là. Nous étions emportées par le même désespoir.

Le temps coula comme du miel, les minutes étaient des heures. Le feu dans la cheminée crépitait. Les inhibitions étaient levées. L'impudeur même de Maïfa était une sorte de pudeur - Paradoxe - Emotions - Plaisirs - Impulsions - Folies - Fougue - Joie - La foudre aurait pu tomber à cet instant, nous ne l'aurions pas entendue. Nous roulions dans un océan de volupté. Sa sensualité me transportait. Jamais je n'avais connu une telle jouissance avec mes amants. Ses doigts habiles jouaient avec mon corps comme avec un instrument de musique. Je me sentais vibrer jusqu'au tréfonds de mon être. J'apprenais vite et je lui donnais autant de caresses que j'en recevais. Et soudain, le feu, la lave, l'explosion, puis l'assouvissement bienfaiteur.

Nous haletions, épuisées, sur le grand tapis. Des senteurs acres montaient de nos corps repus. Nous redescendîmes doucement sur terre. Je la regardais encore une fois, splendide dans sa nudité offerte et me levais, les jambes tremblantes.

Dans un coin de la pièce, un baquet rempli d'eau me tendait les bras. Je m'y glissais. L'eau était froide, mais bienvenue. Un bien être sans pareil s'était emparé de moi. Ma douce amie m'y suivit et rentra dans la grande bassine avec moi. Nous nous lavâmes l'une l'autre, nous éclaboussant, riant comme deux folles, un peu gênées d'avoir fait l'amour ensemble, elle par respect envers moi et moi par nouveauté.

Nous nous séchâmes au grand feu, tandis que Molosse nous suivait d'un regard bienveillant.

Nous décidâmes, d'un commun accord, d'aller nous coucher, notre joute amoureuse ayant finit de nous épuiser totalement. Dans la maison, un grand nombre de chambres nous tendait les bras ; nous n'avions que l'embarras du choix. Mais la préférence revint à une grande chambre où il n'y avait qu'un seul grand lit. C'est bien sur celui là que nous choisîmes. Dans les armoires, nous trouvâmes des chemises de nuit rugueuses. Nous nous endormîmes en nous tenant par la main toute gêne enfin dissipée, ne restant entre nous que le souvenir de ce moment privilégié. Nous dormîmes jusque vers midi.

Molosse était en train de tourner en rond dans la grande salle. Il me lança un regard mauvais. Jaloux Molosse ? Allons ! J'avançais ma main et le flattais. Nous fîmes la paix tout de suite. Dans l'armoire, je trouvais des vêtements de rechange. Maïfa et moi en fîmes un ballot auquel nous rajoutâmes des provisions de bouche. Maïfa trouva également un arc et un carquois rempli de flèches. Nous mangeâmes d'un grand appétit un frugal repas que nous partageâmes avec notre chien.

Il était temps de partir. Nous avions encore du chemin à parcourir. La montagne se trouvait à deux jours de cheval.

- Allons y. Et que la grande Déesse de la Chasse nous accompagne !

Les chevaux étaient frais et dispos. Ils hennirent à notre approche, impatients de se dégourdir les jambes. Ce jour-ci fut monotone, des arbres, des arbres, pas d'êtres humains. Le soir, nous nous arrêtâmes dans un autre village. Toujours le même désert. Un grand froid me saisit: Où étaient-ils ? Pas de survivant ? Mon peuple ! Des larmes roulèrent sur mes joues. Maïfa me descendit de ma jument et me porta presque jusque dans une petite maison. Elle fit du feu et me laissa devant la cheminée, grelottante.

Elle partit s'occuper de nos montures. Le temps me semblait long. J'avais honte de ma faiblesse. Je me secouais et fis le tour de la maison. C'était la même chose qu'au village précédent. Le temps était comme suspendu. Quand Maïfa rentra, j'avais trouvé des vivres et j'avais préparé le dîner. Nous mangeâmes en silence, perdues dans nos pensées moroses.

Nous allâmes nous coucher et nous fîmes l'amour sauvagement, désespérément, pour oublier ce grand vide que nous ressentions pareillement elle et moi. Quand je m'endormis enfin, la nuit se remplit de cauchemars atroces ou il n'était question que de mes amis disparus. Je tombais dans un gouffre sans fond, la terre s'ouvrait au fur et à mesure de ma chute. J'entendais leur cri de suppliciés. Ils m'appelaient. Ils me reprochaient leurs souffrances. J'atterrissais alors dans un monde fantasmagorique. Les visages de mes gardes grimaçaient, déformés par mille tortures. Et un Garle s'approchait de moi en me disant "c'est à ton tour, maintenant, Reine maudite. Viens régner sur ton peuple de cadavres ! Nous t'avons épargné jusqu'à maintenant pour que tu puisses goûter aux joies des tourments que tu nous as infligé pendant deux siècles. Reine Calmina, ton heure est venue et la notre aussi. " II éclatait alors d'un rire sardonique en me fichant sa lance dans le bras, me clouant au mur. Je me réveillais en hurlant. Maïfa me prit dans ses bras et me réconforta par sa chaleur et sa vitalité. J'étais en nage, plus fatiguée en m'éveillant qu'en m'endormant, harassée par ce terrible rêve.

- Mangeons et partons ! Il nous faut rejoindre la montagne ce soir même. L'hiver approche à grands pas. Il faut arriver avant la neige. Peut-être, enfin, trouverons-nous des hommes, des femmes. Comme les cris de joie des enfants me manquent !

J'avais parlé un peu brusquement mal remise de mon songe qui me semblait prophétique.

- A tes ordres ma Reine ! Fut la réplique assez sèche de Maïfa.

Je la regardais, surprise, puis fus secouée d'un fou rire. Comme elle était susceptible ! Elle partit seller les chevaux, vexée. Je pris le temps de brosser mes longs cheveux blonds et de les natter.

Après tout, que m'importais la longueur du voyage, si ce n'était pour ne rien trouver au bout... Les Garles étaient invisibles. Je les bénis d'avoir épargné Maïfa. Au moins elle était là, avec moi. Je me sentais si perdue sans la présence de mes sujets.

- Les chevaux sont prêts, Calmina.

- Merci, Maïfa. Allons nous restaurer avant de partir. La route sera encore longue aujourd'hui. Et la Grande Déesse, seule, sait ce que nous trouverons en cours de route.

Le repas avalé, nous reprîmes notre quête de l'impossible.
 
UN COMPAGNON


A la fin du jour, nous arrivâmes au pied de la montagne. Une cabane de bûcherons nous abrita pour la nuit. Pas un bruit, comme d'habitude. Nous en perdîmes notre prudence. Un feu d'enfer nous réchauffa. Nous nous endormîmes sur un matelas de crins à même le sol. La nuit fut calme. Maïfa sortit au petit jour pour chasser. Elle voulait tester son nouvel arc trouvé dans le premier village que nous avions traversé. Molosse resta avec moi.

Au bout d'une heure, elle n'était toujours pas revenue. Une heure encore et je commençais à m'inquiéter sérieusement. Molosse grondait, j'ouvris alors la porte. Il s'élança dehors comme un fauve en chasse. Je le suivis avec beaucoup de difficultés. Il courrait comme s'il avait le diable à ses trousses. Je le perdis de vue. Je m'égratignais aux ronces. Les branches me giflaient le visage.

Tout à coup, j'entendis un aboiement puis un gémissement. Je me dirigeais à l'oreille. Soudain, Molosse fut là ; il était tombé dans un piège à ours. La fosse faisait environ deux mètres de profondeur et mon ami essayait en vain de sauter. Je tentais de le calmer. Il n'avait pas l'air d'avoir de blessures. Il fallait absolument que je retrouve Maïfa. Cela devenait vital pour nous. Seule, je ne pourrai le sortir. Je lui parlai et lui assura que j'allais revenir avec du secours pour le tirer de là. Il sembla comprendre et se coucha, ayant arrêté de gémir, confiant.

Je continuais dans la direction prise par le chien. Le sol était de plus en plus incliné. La montée était rude. J'arrivais sur une plate-forme et là, le spectacle qui s'offrait à ma vue, me clouât sur place. Je restais muette de stupeur. Maïfa était bien là, mais dans quel état ! Elle était ligotée à un arbre et bâillonnée. Je sortais mon lasernium de ma ceinture. J'avançais à pas prudents. Elle m'avait vu et essayait de me dire quelque chose. Je ne comprenais pas. L'oreille aux aguets, j'arrivais à l'arbre. Je reçus un coup sur la nuque qui m'étourdit.

Quand je retrouvais mes esprits, mon lasernium avait disparu et j'étais entravée au pied de Maïfa.

- Alors vous êtes deux. Ou bien, c'est un convoi que m'envoient ces misérables Garles ! Vous allez parler toutes les deux, je vous le jure !

Celui qui proférait ces paroles était debout devant moi. Un géant aux cheveux bruns hirsutes. Il portait une barbe et ses vêtements (ainsi que lui d'ailleurs) auraient bien besoin d'un bon savonnage.

Tout à coup, il semble me reconnaître :

- Reine Calmina ! Que tous les dieux des enfers m'emportent ! La responsable de mon isolement et de ma folie ! Je te hais ! Vois où tu nous as menés. Je me cache comme un rat dans cette maudite forêt. Je te crache dessus.

Et il le fit !

- Moi, reine Calmina, Souveraine des Mondes Unis, je t'ordonne de nous relâcher et te prosterner à mes pieds comme il se doit !

- Ah ! Ah ! Tu m'ordonnes, toi. Je ne trouve pas de mot pour te dire mon mépris. Tu sais ce que j'en pense de ta maudite étiquette ?

Il riait. Il riait.

- Appelle tes gardes ou tes amazones...

Je me rendis compte de ma conduite imbécile. Alors, j'essayais la franchise.

- Etranger, qui que tu sois, écoute-moi avec attention. Je suis responsable de tous les maux dont vous souffrez, mon peuple et toi. Je me suis enfui pour rassembler une armée et reconquérir mon royaume. Il faut éliminer les Garles. Maïfa, que tu as vaincu, est la meilleure de mes amazones et en est la seule survivante. Comment t'y es-tu pris pour l'attraper ? Tu dois être un surhomme. Peu de gens sont capables d'un tel exploit. Si tu hais les Garles autant que nous, relâche-nous et sois des nôtres.

Il réfléchissait à toute vitesse. Ses yeux étaient plissés. Pendant mon discours, il avait cessé de rire.

- Soit, mais qui me dit que cela n'est pas une ruse et que tu ne nous as pas vendues aux Garles ?

- Crois-tu que la reine voyagerait ainsi, dans le plus grand dénuement, s'il en était ainsi ?

Cet argument sembla le convaincre car il était connu que j'aimais mon confort et que je ne voyageais qu'en engin volant et avec une grande escorte.

Il me relâcha d'abord, mais continua à me surveiller du coin de l'œil, méfiant, tout en se dirigeant vers une Maïfa que je sentais ivre de rage. Je me tins tranquille pour lui montrer la véracité de mes dires.

Il délia alors Maïfa. Il en était à son bâillon, quand elle lui sauta dessus. Une amazone ne se laisse pas vaincre. Ou elle meurt ou c'est son adversaire qui meurt.

L'Homme l'avait délestée de son coutelas avant de la ligoter. Aussi, c'est à mains nues qu'elle combattit. La mêlée fut sauvage et brève. Il était deux fois plus lourd qu'elle. Malgré son entraînement au corps à corps et ses ruses de femme, elle fut de nouveau à terre. Il l'écrasait de tout son poids. Je les regardais faire et ne disais rien. Il fallait que l'abcès crève. Maïfa était trop fière pour reconnaître une défaite. Surtout venant d'un homme. Elle avait appris à les mépriser depuis sa plus tendre enfance. (Si peu que son enfance fut tendre d'ailleurs).

Mais les faits étaient là. Elle avait trouvé son maître. Pour l'achever tout à fait et la soumettre, il l'embrassa. Elle le mordit et se débattit. Mais il recommença. Puis le corps de Maïfa se détendit. C'était la première fois qu'un homme l'embrassait. Son baiser était rude, violent. Elle semblait de plus en plus l'apprécier. Etait-ce une ruse ? Je me méfiais des réactions de mon amie. En amour, elle n'était que douleur et l'initiative venait toujours d'elle.

Mais, lui, pressait ses seins rudement tout en continuant son baiser. Il la lâcha enfin. Elle se releva, humble et soumise. Cet homme l'avait, par deux fois, terrassée. Elle avait trouvé son maître. Elle s'essuya la bouche méditative. Ses mains allèrent sur sa poitrine. Puis elle le regarda en face, alla vers lui et lui rendit son baiser. Elle en profita pour le frapper au plexus, dernier acte de rébellion. Il lui attrapa le poignet et le lui tordit :

- Maïfa, puisque tel est ton nom, n'oublie jamais. Ne recommence plus. La vie est brève, il faut lutter pour survivre. Je m'associe avec vous. Mais tu ne dois jamais me frapper en traître. Jamais, sinon je te tue.

Et elle sut qu'il disait vrai. Je m'interposais alors.

- Maïfa, vite, il faut délivrer Molosse. Il est tombé dans un piège à ours. Si l'on ne veut pas qu'il ne devienne enragé, il faut se hâter !

- Qui c'est celui-là ? Encore un de vos complices ? Dit l'Homme d'un ton ombrageux.

- Mais non, c'est notre chien. Répliqua Maïfa, mutine et heureuse déjouer un bon tour à celui qui l'avait vaincu.

- Ah ! Alors je vais vous aider. Attendez-moi deux petites secondes. Ne te sauves surtout pas Maïfa, nous avons encore beaucoup de choses à nous dire tous les deux !

Et le géant, plongeant dans la forêt, ramena un cheval.

- Allons-y. Dit-il.

En chemin, il nous dit s'appeler Abrial.

Nous arrivâmes assez vite à la fosse, où Molosse y tournait comme un fauve en cage. En nous voyant, il poussa un bref jappement. Il s'assit et attendit, confiant.

Abrial avait des cordes avec lui. Il en noua un bout autour de sa taille et l'autre au pommeau de sa selle. Il descendit dans le piège, attrapa le chien (ce qui ne se fit pas sans mal) et d'un claquement de langue et d'un bref "en arrière, Dixi ! " Se retrouva en deux temps, trois mouvements sur la terre ferme. Le chien sauta de ses bras et vînt me lécher la main.

- Molosse, je te présente Abrial. C'est un ami.

Le chien, qui avait déjà fait connaissance avec ses bras noueux, ne lui accordât qu'un bref regard. Mais sa queue remua de façon fort convaincante : Abrial était accepté. Lorsque nous arrivâmes, les chevaux étaient toujours là, fort heureusement. Quand Abrial attacha Dixi à côté de Glace, il y eut un moment de panique. Les deux chevaux étaient des étalons et une jument était là. Ah, la conquête de l'autre, toujours et encore ! Les bêtes se jaugèrent. Mais le moment de la lutte n'était pas venu. Ils se calmèrent et nous pûmes les laisser sans crainte.

Nous mangeâmes rapidement une partie de nos provisions. Nous étions trois maintenant et Abrial n'avait pas un appétit d'oiseau. Ses cent kilos de muscles et de chair réclamaient autre chose que l'air du temps. Jusqu'ici l'approvisionnement avait été facile. Espérons qu'il en serait toujours de même.

A suivre .........

Par Sophie - Publié dans : lasophie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus